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 [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé]

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Schaad DebuMerah
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Message(#) Sujet: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Lun 24 Avr - 16:18

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LE JOUR D’AVANT …

Heureusement que j’avais jeté un oeil par la fenêtre avant d’entrer chez Wendya, ma grand-mère d’adoption

Je découvrais alors mon visage qui se reflétait sur la vitre et les traces de fusain qui le barbouillaient généreusement, le coin de la bouche en particulier quand j’avais mâchouillé la branche avec laquelle j’avais réalisé mon message au petit matin (si vous voulez savoir tout allez lire là !).

Petit coup d’œil à mes mains au passage, ce n’était pas mieux, j’avais besoin d’un bon rafraichissement et surtout de faire disparaître ces preuves accablantes qui me désigneraient en cas d’investigation postérieures.

Par chance Wendya me tournait le dos, occupée à surveiller le petit feu qui nous servait de chauffage autant que de cuisinière, et tout en lui lançant un Bonjour ! Je me débarbouille et je suis là ! Je filais donc rapidement vers la pièce des commodités.

Je dus m’y reprendre à trois fois, pour enfin faire disparaître toute trace de charbon de bois, crachant allègrement alors que je me lavais la bouche et frottais ma langue noire. Finalement, le reflet renvoyé par la glace me convenant, je revins vers la pièce de vie où je me confectionnais un solide petit déjeuner avec ce que proposait le garde-manger pour ensuite m’attabler et dévorer comme un ogre. Wendya ne posa pas de question, depuis le temps, elle avait l’habitude de mes sorties nocturnes et de mes absences plus ou moins longues et elle savait que me « cuisiner » dès mon retour ne m’engagerait pas plus rapidement à lui raconter mes expéditions. Tranquillement, elle vaquait à ses occupations, préparant les miennes par la même occasion car je me chargeais de tout ce que son grand âge et ses membres amoindris par les ans lui interdisaient de faire maintenant.

J’avais presque fini quand Nana, diminutif de Nanahuta, fit irruption par la porte pleine de sa joie de vivre et de son énergie habituelle. Ma petite rouquine de cousine me vouait un attachement particulièrement envahissant depuis le moment où elle avait su que nous avions des liens de parenté. Avant cela, elle me suivait discrètement, n’osant déranger l’ours mal léché que j’étais mais se rapprochant de jour en jour comme elle l’aurait fait un Garge rétif.

Et cela avait marché, non seulement sa présence et sa volubilité ne me dérangeaient plus, mais de plus, je me surprenais quelques fois à la chercher quand elle n’était pas dans les environs immédiats. Allez comprendre !?!
Nana, qui avait déjà déjeuné chez elle, se servit un jus de fruit pressé du matin après avoir salué et étreint ma grand-mère comme si cela avait été la sienne. Ces deux-là s’aimaient bien et chacune profitait des expériences et des histoires de l’autre, Nana faisant pour elle le récapitulatif des potins d’aujourd’hui alors que Wendya lui contait les souvenirs d’hier et d’avant-hier. La petite fille, qui ne tarderait pas à devenir une jeune fille vu les deux bosses qui commençaient à se former au niveau de son buste, vint s’asseoir face à moi avec un air boudeur sur le visage, quelque chose la chagrinait et j’eu le malheur de lui demander ce que c’était …

Je t’ai cherché toute la soirée hier pour aller écouter les histoires du soir, mais comme je ne t’ai pas trouvé, j’ai été obligé de rentrer plus tôt avec les bébés !… Où tu étais ?

J’ai été consulter les cartes pour être sur de bien les avoir en tête … J’avais besoin de silence et de solitude … je grognais, ce qui était la vérité puisque l’Envol approchant, je voulais être prêt et mémoriser mon trajet et cette partie du pays jusqu’au Désert Pourpre afin de m’y retrouver au cas où je me perdrais …

Les cartes n’étaient pas détaillées, juste ce qu’il fallait pour qu’on s’y retrouve, mais pas assez au cas où elles tomberaient entre les mains d’un étranger. Il ne pourrait y trouver des informations qui nous mettraient en danger. En fait, l’astuce, c’était la superposition des leçons qu’on nous inculquait oralement et de ces plans, mais ceci est une autre histoire placée sous le sceau du secret.

Mon explication sembla lui convenir et elle se dérida d’un coup puis commença son papotage en me racontant en détail cette soirée que j’avais manqué et dont elle avait passé une partie avec Khéna, une fille de mon âge ou presque qui me tournait autour depuis un petit moment comme un Relve choisissant sa proie dans le troupeau avant de se jeter dessus.

Mais celle-là, je ne l’aurais sur le dos qu’à partir du milieu de la matinée quand le groupe de jeunes auquel j’appartenais irait vaquer aux travaux d’intérêt communautaire qu’elle avait intégré il y a peu.
Je finissais d’un trait mon bol de lait tiède tout en écoutant Nana donc, quand il y eut du remue-ménage dehors et des pas lourds et décidés dont le bruit sur la passerelle se rapprochait rapidement.

CONVOCATION…

Un Varsäl apparut sur le seuil, à peine plus âgé que moi de quelques années mais ayant déjà plusieurs tatouages supplémentaires sur le corps. Sans doute était-il près de choisir sa voie et vue sa carrure, il serait sans doute Varshä comme Rekza que j’avais rencontré quelques jours auparavant.
Le gars me fixa immédiatement et vint droit à moi sans hésitation :
Suis-moi, Rilver veut te voir …

Vous ne m’avez sans doute jamais vu pâlir, c’était la bonne occasion. Heureusement que j’avais terminé ma boisson car sinon, je me serais étouffé avec … Par contre, Nana elle avait un sourire qui lui fendait presque le bas de la figure en deux … Elle savait quelque chose ?

Moi, j’étais en train de me liquéfier sur pieds et je réprimais les tremblements de mes mains en les serrant sur mon bol pas encore posé sur la table. Je me levais pourtant, mes jambes me semblant aussi flageolantes que si les étaient démunies d’os et je faisais mine d’aller déposer mon bol dans la bassine à vaisselle, mais Nana me prit de vitesse :

Vas-s’y !je m’en occupe ! Qu’elle me lance et je m’exécute comme un automate, embrayant le pas de l’autre comme un condamné à l’exil.
Wendya avait sur le visage un sourire entendu mais dans les yeux une lueur étrange faite de fierté autant que de tristesse. J’aurais donné une main pour savoir ce qu’elle pensait alors …

Dehors, ils sont deux à m’attendre qui viennent fermer la marche derrière moi dont la tête est soumise à une tornade de suppositions qui me donnent l’envie de sauter en bas et de me sauver aussi vite et aussi loin que je peux …
Mais pas le temps de réfléchir, le gars devant file comme si une averse menaçait et les deux derrière me pressent d’accélérer … Hey ! Je ne suis pas pressé moi ! Surtout qu’il y a des risques que ça soit ma petite visite du matin et mon message qui me valent d’être amené à Rilver encadré par ceux-là !

Mes craintes se confirment quand nous prenons la direction de l’arbre d’Ohibaan sans changement de cap de dernière minute, enfilant les passerelles et les échelles comme si  nous avions une horde de Mälana  aux fesses, ils m’amènent à celui à qui j’ai délivré mon avertissement légitime ou à une assemblée des plus hauts responsables de la communauté peut être ?

Le sentiment que je vais subir le même sort que mon père autrefois se fait de plus en plus insistant dans mon esprit.

Au dernier moment, arrivés sur les dernières plateformes entourant l’arbre géant qui abritait le cœur de la communauté, plutôt que de nous rendre à la Place du Pendiller et de la traverser pour monter ensuite vers la demeure d’Ohibaan, ils bifurquent directement vers la garnison. Nous croisons quelques personnes, hommes et femmes, qui en reviennent, discutant parfois des missions qui leurs ont été confiées ou tout simplement du temps qu’il fait, et déjà les recrues s’entraînent sur le parvis, ahanant furieusement sous l’effort ou poussant des cris de guerre …

J’ai la bouche sèche, et le sang me manque aux extrémités et je suis dans un état second certain que je vais passer un mauvais moment prochainement…
Mes gardes du corps nous font faire le tour de l’esplanade et me laissent soudain aux soins d’un autre, bien plus vieux, avant de disparaître en rigolant et en se jetant des défis de rapidité à qui arriverait au champ d’entrainement le premier.
Je suis là, à l’entrée d’une salle commune, quelque peu déconcerté alors que le vétéran m’intime d’attendre du geste en passant la tête pour m’annoncer. Il ne se passe qu’une fraction de seconde avant de m’inviter simplement à entrer se plaçant ensuite après mon passage dans l’encadrement pour en surveiller l’extérieur me rendant impossible maintenant toute fuite par là.

Quand j’entrais, je ne découvrais que quelques personnes occupées à des tâches totalement communes si ce n’est Rilver en personne penché sur des documents et des cartes avec Tunila debout près de lui qui lisait elle-même dans un livre relié de cuir de Garge tanné, l’air soucieuse.

Sur un coin, sous une pile de feuilles, je voyais dépasser un bout de tissus que je reconnaissais immédiatement, le message que j’avais écrit le matin même. Sans que j’y puisse rien, je sentis mon visage s’empourprer, trahissant mon désarroi.
Rilver leva les yeux vers moi et me sourit, ce qui fit disparaître des rides soucieuses et en apparaître d’autres, éclairant son visage comme le soleil fait fuir la noirceur d’une nuit de tempête. Tunila recula d’un pas mais continua à lire son bouquin, un stylet en guise de guide avec lequel elle traçait parfois un signe ou écrivait quelques mots en marge.

Salut, Schaad  DebuMerah, je suis heureux de te voir … Je n’ai pas beaucoup de temps à te consacrer alors j’irais droit au but, tu sais pourquoi tu es devant moi au moins ?

Je n’avais jamais senti ma glotte monter et descendre le long de ma gorge autant qu’à ce moment là …
Heu … Oui … Non … Je ne sais pas …  Du moins je faisais mine de ne pas savoir sans le quitter des yeux, m’attendant à ce qu’il fasse un signe pour qu’on se saisisse de moi, que la garde qui assurait sa sécurité ne sorte de quelque cachette ou de la pièce d’à côté et ne m’entoure. Mais rien de tel ne se passait, aucun autre guerrier que le vétéran qui m’avait fait entrer n’était en vue...

Je connaissais Rilver de réputation, mais vu l’affaire qui se trouvait entre nous, je savais aussi qu’il pouvait cacher son jeu et mettre en confiance quelqu’un avant de lui extirper des aveux. Sa main droite se posa sur la pile de documents en dessous de laquelle se trouvait la raison de mon inquiétude alors qu’il dardait son regard sur moi, toujours ce sourire énigmatique aux lèvres qui me semblait étrangement dangereux.

Je baissais les yeux finalement, autant pour cacher mon émoi que pour balayer la salle en catimini. Les autres personnes présentes vaquaient à leurs occupations, le vieux guerrier à la porte parlait à quelqu’un qui attendait dehors sur un ton sévère. Rilver trifouilla un peu ses papiers éparpillés alors que Tunila levait une seconde les yeux de sa lecture puis s’y replongeait, imperturbable. La fenêtre était grande ouverte et j’envisageais de m’y précipiter pour m’enfuir, même si cela impliquait sans doute une chute de plusieurs dizaines de mètres et risquait de m’être fatal.

Je t’ai convoqué pour une affaire cruciale dont tu es le principal élément …  Il se mit à fouiller dans la pile, retournant quelques feuillets tout en rapprochant du fameux message que j’avais déposé chez lui tantôt, mais enfin, bien avant d’y arriver, il trouva ce qu’il recherchait : Ah voici …

C’était une simple page sur laquelle étaient inscrites quelques lignes d’une écriture grossière puis d’autres provenant d’autres mains plus habiles. Un second document rejoignit le premier qu’il étala devant lui et consulta quelques instants. Je n’arrivais pas à lire à l’envers ce qui y était noté.

Tu n’es pas parmi nous depuis aussi longtemps que d’autres et tu t’es bien adapté à notre mode de vie depuis, beaucoup parlent de toi en des termes élogieux … Cependant … Il se mit à tapoter de l’index le second document qu’il avait sorti de la pile, assez ancien vu la couleur du support.

D’après ce rapport, tu t’es battu avec Öcto Narnuksen la deuxième année …

Sa façon de me fixer de son regard quasi métallique et le visage fermé me fit fondre littéralement intérieurement et mes jambes me semblaient flageoler en dehors de tout contrôle.

Mais ceci a été réglé en son temps, par contre … Sais tu ce que c’est ? C’est une dénonciation qui t’accuse d’avoir cueilli une Bleutées  … Son sourire avait disparu comme le sang avait quitté mon visage.

Un mouvement inconscient me faisait porter la main à la hauteur de mon cœur où était glissée sous ma tunique la précieuse fleur, bien enveloppée dans un écrin de feuille pour la préserver. Ce geste ne lui échappa pas et je sentis son regard perçant se fixer sur moi. Son sourcil se leva mais tout à coup un éclair rieur éclaira l’œil en dessous.

Ne t’inquiètes pas, d’autres personnes ont assisté à cela et t’ont disculpé de cette prétendue faute … Je ne te demanderais pas pourquoi tu l’as gardée … De toute façon, c’est tout autre chose qui m’a fait t’appeler ce matin.

Il reposa le document sur une autre pile, le tapotant comme satisfait de cette conclusion, puis, contre toute attente, il fit le tour de la table qui lui servait de bureau pour venir se planter devant moi et poser ses immenses mains sur mes épaules, pesant un peu sur le geste pour sans doute voir si je tenais bien fermement sur mes quilles.

Être aussi proche de lui était encore plus impressionnant. Il avait un air très sérieux, presque solennel.

Ton tour est arrivé, Fils d’Ohibaan, Demain sera ton jour d’Envol mon garçon … Qui sera une formalité peut être vu ce qu’on m’a rapporté de toi et de ta vie d’avant. Son regard glissa un instant vers mon front et le tatouage qu’y s’y trouvait, Les patrouilles ont de bons yeux tu sais, depuis bien des années déjà … Demain, c’est un adolescent qui va partir, et quand tu reviendras, ce sera un homme que nous accueillerons, je l’espère …

Il enleva ses mains et se replaça derrière la table, tirant une feuille d’une autre pile en haut de laquelle était inscrit mon nom. Une liste semblait-il avec quelques recommandations d’usage.

Tiens, tu te présenteras en milieu d’après-midi au magasin de fourniture où Freygar vérifiera ton paquetage et te donnera ce qu’il te manquerait. Tu as des questions ?

J’avais fait un pas en avant pour prendre la feuille qu’il me tendait et en entendant ce nom, mes doigts se crispèrent sur le document involontairement alors que lui-même ne le lâchait pas. Freygar Narnuksen, le père d’Öcto, celui là même que j’avais dénoncé … J’arrivais avec un effort monstrueux à me détendre et à lui sourire.

Non,.., Si ! Je peux aller où je veux ? Il n’y a pas de limites d’endroits interdits ?

Son éclat de rire brisa la glace qui m’emprisonnait le cœur alors qu’il laissait la feuille venir à moi. Tunila avait fermé son livre et souriait elle aussi tout en fronçant les sourcils, intriguée :

Tu peux aller où tu veux, sans aucun doute, aussi loin que pourront te conduire et te ramener tes jambes en sept jours et sept nuits, mais j’éviterai quelques secteurs dangereux si j’étais toi. Demande à ceux qui connaissent le région de t’indiquer lesquels, être trop téméraire n’amène rien de bon pour la santé, Schaad, nous voulons voir revenir des adultes, pas partir des futurs cadavres … Allez vas, tu n’auras pas de trop de cette journée pour te préparer …

Il me signifiait ainsi mon congé et je les saluais respectueusement d’un mouvement de tête à chacun avant de gagner l’extérieur et de tomber face à face avec … Öcto ! Suivi de trois de ses sbires qui étaient d’âge avec nous …

Alors le Proscrit ! Prêt à te faire dévorer ?! J’ai failli attendre alors que tu pleurnichais sur l’épaule de Rilver !

J’allais lui répondre vertement sous les rires gras de ses comparses, mais le vétéran le tira sans ménagement et le fit entrer à son tour, coupant court d’un regard glacé l’hilarité des autres devant lesquels je passais sans autre anicroches pour trouver derrière quelqu’un d’autre que je connaissais, Khéna, attendant aussi son tour …

Toi aussi ? Demandais-je un peu gauche en m’arrêtant, tenant la feuille entre nous …

Oui, je suis en âge comme toi, nous reviendrons adultes le même jour … Elle avait rougi et battu des paupières avec dans les yeux cette lueur qui ne me disait rien qui vaille et passa sa langue sur ses lèvres alors que je sentais émaner d’elle une drôle de sensation à la fois chaude et attirante.

Mais l’un des trois précédant candidats l’avait entendue et lança haut et fort :
S’il revient un jour, la forêt va le bouffer tout cru ! Tu as choisi le mauvais gars Khéna !

Un raclement de gorge et un regard fulgurant du vétéran de faction fit taire l’importun ainsi que les deux autres qui se gaussaient déjà de sa boutade.
Je lui posais la main sur l’avant-bras et lui murmurais tout bas quelques mots pour la rassurer avant de quasiment m’enfuir des lieux tout en parcourant les lignes du document.

C’était une liste de matériel de base succincte dont on me fournirait ce que je ne pouvais posséder suivie de quelques recommandations d’usage, consulter les cartes par exemple … Il y avait aussi des interdictions bien sûr, comme de me réfugier chez un habitant en attendant que ça se passe sachant qu’un adulte confirmé serait à mes trousses et validerait mon périple tout en se tenant prêt à intervenir en cas de danger majeur ou de tricherie patentée …

Pour moi, ce dernier aspect était plus qu’embêtant même si j’en étais averti depuis longtemps. J’allais devoir le semer rapidement pour réaliser mon petit voyage et je ne voulais pas le mettre en danger en le conduisant malgré moi là où je devais aller …

J’avais anticipé cette occasion depuis un bon moment déjà, à vrai dire, c’était initialement pour fuir le Village que j’avais préparé mon matériel, mais vu les restrictions imposées par le protocole, je filais jusqu’à ma cache et en sortais mes affaires pour les trier.

Au final, mis à part mon équipement de pluie à défaut de celui que m’avait confectionné ma mère et qui avait disparu le jour où ils m’avaient trouvé sans savoir s’ils l’avaient laissé sur place ou tout simplement recyclée, je n’avais pas grand-chose.
Juste une gourde pouvant contenir assez d’eau pour étancher ma soif plusieurs jours dans le Désert Pourpre en me restreignant, une longue corde terminée par trois cordons plus fins accrochés à des pierres percées en leur milieu et un sac dans lequel je mettais quelques fioles de premier secours.
Y réfléchissant de plus près et re-consultant le document qu'on m'avait donné, je finissais par toutes les enlever et les remettre dans le logement secret avant de le refermer.

Quand je me présentais devant le père d’Öcto, il  me confisqua la gourde ce qui me contraria en pensant à mon objectif principal. Il me confia cependant en échange un harpon sommaire constitué d’un manche en bois terminé par un os pointu consciencieusement poli et aiguisé, comme le préconisait ma fameuse liste. Je retournais plusieurs fois l’arme dans mes mains, me demandant si je saurai m’en servir le cas échéant, ce qui l’amusa beaucoup.

Mes connaissances dans le maniement de ce genre d’outils étaient rudimentaires et mes ressources musculaires ne me laissaient aucun doute sur le désastre qui m’attendait que ce soit au lancé ou au corps à corps. Je n’étais pas un guerrier, loin de là, et n’avais suivi aucune formation dans ce genre d’activité, tout au plus suivi de loin les évolutions et entraînements des recrues sur la place d’arme … Hum ! Je ressentais alors que ce serait bien insuffisant aujourd'hui ...

Il me sermonna ensuite sur un ton monocorde à propos de la nécessité de trouver de quoi me nourrir et boire sur place. Là, malgré tout, j’étais plus confiant, ça je savais faire. Pour qui sait un minimum sur la forêt, y trouver pitance n’est pas un problème.

Je dormais peu cette nuit-là, m’étant isolé la journée dans les hautes frondaisons d’un arbre après un bref passage chez Wendya pour la mettre au courant et écouter quelques recommandations de dernière minute. Je n’aimais pas cela, c'était comme si elle me disait « adieux » et que nous ne nous reverrions plus jamais. Mais je compris bien plus tard que c'était à l'enfant qu'elle prodiguait ses attentions, pas dans l'absolu.

Mais avant de le découvrir, j’abrégeais ce moment difficile et me rendait tout en haut des arbres pour ne pas avoir à rencontrer qui que ce soit et surtout pas Nana ou Khéna ni encore moins Öcto et ses compères. J’aurais préféré me confronter à Hanaamu plutôt qu’eux tous pour différentes raisons aussi diamétralement opposées que mes sentiments envers eux.

PREMIER JOUR

Au matin, je me mis en marche dès l’aube, passant par le contrôle obligé pour vérifier si je n’emportais bien que ce que j’avais droit. Ma sacoche vide pendant sur le côté, mon harpon en travers de mon dos retenu par une lanière grossière et ma corde enroulée sur mon épaule, les pierres battant au niveau de ma hanche à chaque pas, j’allais bon train pour mettre le maximum d’espace entre moi et la civilisation dès le début, voulant surtout fuir les autres récipiendaires encore assemblés sur le parvis, dont le groupe commandé par Öcto.

Alors que je me retournais pour éventuellement faire un dernier signe à ceux que je connaissais et qui comptaient pour moi, je découvrais derrière ce dernier son paternel, aussi gonflé d’orgueil et de suffisance que lui, aussi sûr de sa réussite qu’on pouvait l’être … Un homme musculeux qui se trouvait à ses côtés se pencha vers lui et lui chuchota quelque chose avant de s’éclipser.

Je le connaissais de vue, tout le monde se connaît au moins comme ça dans le Village, mais je n'arrivais pas à mettre un nom sur lui. Il faut dire qu'à part ceux que je côtoyais au quotidien, pour mon bonheur ou mon malheur, je n'arrivais pas à retenir les patronyme des autres, moi qui pouvais énoncer par coeur une grande quantité de nom et de particularités de plantes et d'animaux, de composition et de posologies, j'étais incapable de me rappeler aisément le simple prénom du voisin d'au dessus ... Affligeant et handicapant !

Nos regards se croisèrent alors et j’eus quelques doutes sur mes chances de réussites tout en étant totalement certain du succès d’Öcto et je baissais la tête pour feindre d'examiner ma corde avant de pivoter sur moi-même, gratifiant au passage Khéna d’un coup d’oeil appuyé et d’un signe de tête qui lui souhaitait silencieusement que la chance veille sur ses pas et la déesse sur ses prochains jours plus que pour tout autre. J’espérais qu’elle ait compris alors que je lui tournais le dos sans plus me retourner d’avantage pour m’engager sur le chemin de mon propre destin.

Immédiatement après être arrivé à la limite des dernières passerelles, plutôt que de descendre et de marcher sur la terre ferme, je montais le plus haut possible, jusqu’à la limite des branches pouvant supporter mon poids.

J’enlevais alors ma corde de mon épaule, la déroulais entièrement après avoir lié le bout à mon poignet et faisais tournoyer les pierres au-dessus de ma tête en visant une grosse branche dans l’arbre d’en face, comme je savais si bien le faire par le passé.

La triplette s’envola, et rata sa cible alors que je poussais un juron de déception. J’avais perdu la main et je remerciais la Mère de ne pas être en danger mortel …
Je ramenais à moi la corde et recommençais l’opération. Il me fallut quatre tentatives pour qu’enfin j’arrive à entourer la branche.
Après m’être assuré que la prise était sure, je m’élançais, décrivant un grand arc de cercle suspendu à mon cordage qui m’amena directement contre le tronc où je me cognais durement. Jamais cela n’aurait été possible avant !

L’épaule endolorie, je remontais le long du filin à la force du poignet, ce qui me fit prendre conscience que j’avais perdu de la force ou au mieux, pris du poids, handicap qui serait vite supprimé d’ici quelques jours sans nourriture à volonté à n’en pas douter…

Je dénouais mon grappin avec un peu de mal, c’était l’inconvénient majeur de cet outil à trois tête, et filais de l’autre côté, non sans avoir jeté un coup d’œil derrière moi pour voir si on me suivait. Je ne découvrais âme qui vive, mais cela ne voulait rien dire … Les nounous qu’on nous assignait étaient des chasseurs aguerris.

Toute la matinée fut ponctuée par des lancés, plus ou moins précis et fructueux, des balancements et des remontées, quelques pauses méritées et des changements infimes de direction pour pointer au mieux vers le Nord-Ouest, vers le lieu où on m’avait trouvé il y a quelques années.

Vers la fin de la matinée, j’arrivais enfin à la limite de la Couronne des Bleutées et de la Couronne Insecta et m’octroyais un repos plus long sans que je n’ai détecté aucune présence à mes basques … Ma nounou personnelle demeurait invisible …
(4299 mots)
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Schaad DebuMerah
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Message(#) Sujet: Re: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Mar 11 Juil - 9:21

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SEUL AU MONDE FACE A L’ERNOLIS …

Ne croyez pas qu’on soit inactif quand on reste ainsi perché sur une branche aux limites de deux couronnes.

Pendant que mes muscles appréciaient un peu de repos, mes yeux parcouraient le monde qui s’étalait sous moi, autour de moi et au-dessus de moi. Être attentif et vigilent était une des premières choses à respecter dans la forêt où plus de la moitié de ce qui y vit vous veut comme casse-croûte alors qu’une bonne partie l’autre cherche à vous empoisonner.

De mon garde-corps, toujours aucune trace, pas l’ombre d’une mèche de cheveux ou d’une plume, rien. Il devait être très bon ou m’avait perdu, à moins qu’il ne fasse que suivre ma piste qui devait se refroidir maintenant. Pourtant, je ne le découvrais pas …

A l’aide de lacets de cuir et de mes dents pour remplacer la main concernée, je liais mes manches amples autour de mes avant-bras et de mes gants montants afin de me préserver de toute intrusion par ces endroits-là. C’est ma mère qui m’avait appris cela et la vieille Wendy qui m’en avait rappelé l’astuce il y a quelques années alors que je partais chercher quelques spécimens pour elle.

Finalement, je me laissais glisser jusqu’en bas de l’arbre où j’étais réfugié et avançais dans la futaie, mon harpon me servant plus de bâton et d’extension pour écarter la végétation dense qu’autre chose.

Il m’encombrait et il me faudrait sans doute consacrer un peu de temps pour lui confectionner une meilleure lanière afin de le porter en bandoulière, celle dont il était doté avait été réalisée à la va vite avec un long morceau de cuir qui se détendait régulièrement ou ne tenait pas les noeuds. Mais je ne pouvais me passer de cette amélioration car il me gênait trop dans mes évolutions d’arbres en arbres ou j’avais besoin de mes deux mains.  

En moins de vingt mètres, je changeais de monde, passant du domaine bien éclairé des bleutées à celui sombre et encombré de miasmes et de toiles de la couronne Insecta.

Les nerfs à fleur de peau, l’œil aux aguets tant vers le sol que vers le ciel et les troncs, j’avançais lentement, avec circonspection. Je faisais parfois dix mètres pour en parcourir deux, évitant des écheveaux de toiles et des monticules de cette matière grise qui collait aux vêtements, aux bottes comme à mon manteau.

Ma tête était sans cesse en mouvement, gênée par cette capuche pourtant nécessaire pour m’éviter une éventuelle agression ou qu’un paquet de gluant ne vienne s’emmêler dans mes cheveux.

Je cherchais quelque chose de bien précis que je devais trouver avant la tombée de la nuit, je cherchais un nid d’Ernolis pour en prélever le mucus des larves qui me préserverait de bien des maux.  Mais qui dit nid dit parents, même si cet esprit de famille n’existe qu’au moment de la ponte.

J'étais à l'affût d'indices d’un tel trésor, une configuration spéciale des fils et des plantes ainsi que de l’odeur particulière des occupantes. Pendant mes détours, je tombais sur un vieux nid abandonné où les restes de la proie qui avait nourri les larves gisaient au fond comme les témoins silencieux d’un meurtre abject mais nécessaire.

C’était un être humain qui avait servi de pâture aux nourrissons, amené là par un des parents qui l’avait sans doute surpris en train de faire ce que je m’apprêtais moi-même à réaliser, ce que je trouvais ensuite au milieu des ossements me conforta dans cette hypothèse.

Du malheureux, ou de la malheureuse, il ne restait que des os, quelques lambeaux de tissus, une sorte de longue gouttière en bois avec un genre d’encoche au milieu, sans doute des épaulières succinctes, et, curieusement, une gourde intacte, chose très intrigante et exceptionnelle en soit pour un Fils d’Ohibaan. Mon pied buta sur un autre trésor, un pot sans couvercle, ou du moins qui restait lui introuvable.

Tout compte fait, l'individu dont il ne restait qu'une dépouille grimaçante ne s'était pas retrouvé là par hasard, c'était un voleur comme moi, un voleur surpris et punis par ses victimes supposées.

Quand on vit en maraude dans la forêt, il ne faut pas trop se poser de question sur ce que met le destin ou la Déesse sur son chemin, il faut savoir jouir des opportunités immédiatement, question de survie.

C’est donc sans autre arrière-pensée qu’une bénédiction sommaire que je dépouillais la victime de ses biens, à savoir sa gourde, vide, son épaulière monobloc munie encore de ses lanières qui enserraient les os que je dus dégager avant de la positionner sur mes propres épaules et de la lier à l’identique autour de mon torse.

Je notais par devers moi que cette personne avait des mensurations proches des miennes. Encore un signe ou un avertissement ? Ainsi mieux équipé et ayant maintenant cette fameuse gourde liée à ma ceinture ainsi qu'un réceptacle même démuni de couvercle bien au chaud dans ma besace, je reprenais ma quête silencieuse et attentive.

Lorsque je ne les avais pas, les épaulières en bois me manquaient et leur absence me donnait un sentiment de nudité face à ce qui pouvait me tomber dessus. Celles que je venais de trouver tenaient plus du joug que de l’armure et maintenant que je les portais, je me prenais presque à les détester. Elles limitaient mes mouvements, m’encombraient, mais je me forçais à les supporter sachant qu’elles étaient nécessaires et même vitales.

Qu’une seule de ces monstruosités me tomba dessus et s’en était fait de moi sans elle à plus ou moins longue échéance. Peut être si je survivais assez arriverais je à me traîner jusqu’au Village, mais de toute façon, mon sort en serait scellé. Avec cette protection couvrant mon cou, c’était cela l’encoche au milieu, et mes épaules, j’avais une chance de les voir se planter dedans et de m’en débarrasser d’un revers de manche, à moins de tomber sur un individu très gros qui arriverait à traverser les planches et le cuir de ma cape … La volonté de la déesse sera ce qu’elle sera …

Je marchais depuis presque une heure dans ce bourbier mi végétal, mi animal, quand mon nez fut chatouillé par le remugle tant espéré. En quelques pas j’étais à pieds d’œuvre et je remplissais le pot de la précieuse morve avant d’enduire ensuite tout ce que je pouvais, ma cape, mes bottes et pantalons et même le visage et la pointe de mon harpon.

Mon forfait accompli, je fis tournoyer mon grappin à trois têtes et le lançais en l’air vers une branche robuste bien au-dessus des dernières vomissures d’Ernolis.

Je pliais le jarret pour m’apprêter à quitter les lieux au plus vite mais un mouvement aperçu juste à la limite obstruée par ma capuche interrompit mon élan dans l’œuf. Un adulte de belle taille, presque trois fois la mienne, en fait, arrivait tranquillement, très certainement de la propriétaire de ce nid, du moins du territoire sur lequel je me trouvais …

Heureusement que je m’étais enduit immédiatement de la gélatine qui entourait ses larves sinon s’en aurait été fait de moi et si d’aventure quelqu’un passait par là dans quelques temps, c’est un autre tas d’os qu’il aurait trouvé, à croire que ces épaulières avaient quelque chose de maudit pour ceux qui les portaient !

Je puais donc de son jus, englué que j’étais, pourtant, je n’en étais pas sauvé pour autant … Au moindre mouvement trop brutal, je risquais de déclencher son attaque et mon trépas sans pouvoir éviter quoi que ce soit vu sa proximité.

Je retenais mon souffle au maximum, assurant ma prise sur mon filin alors que l’énorme tête de la créature se rapprochait encore et qu’un reniflement, ou plutôt un sifflement s’échappait de ce qui lui servait de bouche … Elle me sentait …

C’est dans ces moments là que le temps semble s’éterniser, s’étirer plus que de besoin … Mon cœur battait la chamade et mes poumons commençaient à me brûler à force de retenir ma respiration.

Quand enfin elle se détourna de moi pour effectuer une brève inspection de son nid et qu'elle eut disparu dans la futaie fantomatique, je m’autorisais à expulser doucement l’air que je retenais en faisant le moins de bruit possible puis à me hisser prestement vers des lieux plus cléments.

une fois bien en haut, je récupérais un peu, utilisant cet intermède pour boucher le pot contenant les glaires précieuses avec des feuilles liées à l'aide d'une fine liane. Je reprenais ensuite ma progression dans les arbres en essayant de ne pas penser à ce qui aurait pu advenir si je n’avais fait le nécessaire là en bas …

PREMIERE NUIT …

Dormir hors des frontières du village n’avait rien d’exceptionnel pour moi. Suivant la technique apprise par ma mère depuis mon plus jeune âge, je montais le plus haut possible dans l’arbre, choisissais une portion peu pratique d’accès du fait de sa pauvreté en ramifications et me liais au tronc par la taille avec la corde de mon grappin.

Des boucles sommaires réalisées à chaque bout me faisaient office d’étriers alors que j’étais à califourchon sur la branche qui me servait de support.
Ainsi sécurisé, je pouvais dormir en position assise plus ou moins confortable, presque invisible dans ma tenue anti-pluie et préservé d’une chute intempestive.

Enfin dormir est un bien grand mot, comme manger et boire dans ce milieu hostile, je sommeillais plutôt, mes sens toujours en alerte.

Toute ma prime jeunesse, je n’avais connu que cela et ma venue dans la civilisation du Village des Fils d’Ohibaan avait à peine entaché ce côté sauvage qui ne s’était qu’à peine émoussé jusqu’à ce que je puisse à nouveau retourner dans le monde.

Là-bas dans le lointain, j’arrivais à percevoir la clarté des bleutées qui protégeaient le Village des incursions surprises, mais leurs lueurs étaient si diffuses d’ici qu’elles me semblaient venir d’un autre monde, donnant un aspect irréel à la nuit noire qui masquait tout aussi bien vers l’Ouest, le Nord ou le Sud. Quoiqu’à bien y regarder, je devinais déjà le rayonnement du Désert Pourpre à l’opposé, un autre enfer, un autre univers tout aussi implacable et mystérieux.

En dessous et tout autour de moi bruissait, sifflait et grognait la nuit et les créatures qui la peuplaient. L’écorce me fournissait l’essentiel de ce qui devait être connu comme ce qui se frottait au tronc de mon abris ou éventuellement s’y posait ou y grimpais. Pour pleinement entretenir ce lien avec le végétal, j’avais ôté un de mes gants et glissé ma main derrière mon dos, la paume plaquée contre l’écorce.

Ainsi, j’avais sous la peau la rumeur de ce microcosme qu’étais cet arbre dont les vibrations se propageaient dans la sève et le long de la surface presque aussi clairement qu’une odeur dans le vent. Ce stratagème, je le devais à mon père qui lors de ses rares visites me racontait sa jeunesse et ses propres expériences dans la forêt, mais je savais n’arriver à « entendre » que très peu de choses comparé à lui, enfin à ce qu’il m’avait raconté pouvoir percevoir.

C’est grâce à cette communion qu'au milieu de la nuit je ressentis le frisson de la plante alors qu’une chose gravissait en son sein à grands renforts de griffes et de bonds, montant vers moi dans le noir, invisible et silencieuse alors que je la sentais comme si elle avait été à quelques mètres de moi plutôt qu’à quelques dizaines plus bas.

Il y avait des appels, des sortes de jappements brefs et étouffés recevant des réponses d’autres bêtes montées dans les arbres tout autour du mien. C’était une étrange conversation incompréhensible pleine d’interrogations et d'incertitudes dont je devinais que le sujet n’était autre que ma propre personne.

Doucement, je me penchais et écarquillais les yeux, cherchant à distinguer la chose qui approchait, à percer les ténèbres. Finalement, je ne parvenais à distinguer que l’éclat fugitif de plusieurs paires d’yeux reflétant la lumière des étoiles alors qu’ils étaient tournés dans ma direction.

Je ne bougeais plus, respirant à peine, devinant plus que voyant, sachant qu’au moindre mouvement trop vif le prédateur en quête d’une proie déclencherait son attaque immédiatement.

Finalement, il s’arrêta alors qu’il était encore assez loin, sans doute découragé par la rareté des prises et le diamètre réduit du tronc au-dessus de lui comme je l’espérais en choisissant cette position élevée. Mener un combat en ayant l’ennemi en position si avantageuse ne convenait pas à cet animal intelligent.

Les yeux se détournèrent après avoir clignoté plusieurs fois et je devinais sa forme sombre qui se coula sur une des dernières grosses branches capables de le soutenir. Il y eut un dernier éclat multiple inquiétant, un dernier cris étouffé qui me sembla presque contenir une sorte de déception, puis en quelques bonds, il redescendit et quitta ma citadelle pour sans doute chercher une proie plus accessible, imité par les autres membres de la meute dont il avait lancé le rappel …

Ma veille continua jusqu’au matin sans autre incident qu’une pluie acide assez courte bien que drue à peine annoncée par une rafale de vent qui agita les frondaisons. Je fus surpris parce que les nuages arrivèrent dans mon dos et que toute mon attention était portée vers le sol.

Ma main souffrit des premières gouttes qui vinrent s’écraser sur elle le temps que je la glisse de mon dos à l’abri de ma cape alors que de l’autre j’en retenais les pans qui se gonflaient sous les rafales. Tout cessa aussi rapidement que cela avait commencé et le ciel étoilé refit son apparition au-dessus de ma tête jusqu’à ce que l’aube ne pointe son nez effaçant du ciel les luminaires du firmament.

Après m’être délié et avoir rendu à ma corde son aspect naturel, je m’apprêtais à descendre de mon perchoir nocturne avec la ferme résolution de poursuivre mon voyage vers le Nord-Ouest.

C’est alors que je prenais conscience de la présence d’un Varza sauvage qui me lorgnait depuis l’arbre d’en face. Il avait sans doute emménagé au matin, après ses chasses nocturnes, et s’apprêtait à passer la journée à l’ombre des feuillages.

Le gros mâle me fixait, mais soit il avait assez mangé, soit le jour neuf lui blessait trop les  yeux, toujours est-il qu’il ne fit aucun mouvement agressif vers moi.

Ne voulant pas tenter le diable, je descendais aussi rapidement que me le conseillait la prudence et aussi doucement que me le titillait l’arrogance, usant de gestes mesurés pour plier bagages et m’éloigner l’air de ne pas y toucher, car si l’animal devait se sentir dérangé d’aucune manière, je ne donnais pas cher de ma peau …

A bien y réfléchir, c’était peut-être lui qui avait dissuadé les chasseurs de cette nuit, sans doutes une meute de Mälana, bien plus que l’odeur qui émanait de la substance dont je m’étais enduit auparavant. Mais ces spéculations ne me restèrent pas longtemps à l’esprit, la forêt et une autre préoccupation s’y substituèrent.
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Schaad DebuMerah
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Message(#) Sujet: Re: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Mar 11 Juil - 15:09

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DEUXIEME JOUR… TRAVAUX MANUELS ET RESTAURATIONS

C’était donc une aube née sous les bons hospices d’un ciel dégagé de tout nuage, bercée d’une brise des cimes rafraîchissante, annonçant une journée agréable et des parcours faciles dans les frondaisons qui me trouva toujours à califourchon sur ma branche et me suivit jusqu’au sol.

Ma main me brûlait encore un peu à cause des quelques gouttes reçues la nuit et je me donnais comme objectif journalier initial d’en calmer la douleur. Il me fallait donc de trouver de quoi en apaiser le feu sur mon chemin et remplir la gourde souple trouvée la veille dans le nid d’Ernolis abandonné.
Soulager mon estomac viendrait en troisième place tout naturellement à moins que le hasard ne mette sur mon chemin de quoi le faire patienter.

J’avais tiré la gourde souple de mon sac et constatais à la lueur bienfaisante du soleil qu’elle était percée de part en part, sans doute par une mandibule affamée croyant avoir affaire à un quelconque quartier de viande. J’essayais de la déboucher pour voir comment se présentait la situation vue de l’intérieur, mais j’eus beaucoup de mal.
Celui ou celle qui l’avait scellée devait avoir une poigne d’acier ! A moins que ce ne soit moi qui n’ai rien dans les muscles ? Toujours est-il que ce ne fut qu’après bien des jurons et en m’aidant des dents que j’arrivais enfin à arracher le bouchon soudé par des coulées de morve solidifiées et à mirer l’intérieur pour évaluer les dégâts.

J’étais contrarié de voir ma trouvaille inespérée se transformer en un autre problème à régler, mais pas vraiment inquiet.
Qui connaît la forêt un tant soit peu sait où trouver de l’eau potable à profusion. Non, ce qui me posait véritablement problème était la question de savoir si cet accroc était réparable. Je mâchouillais une baie arrachée à un buisson la veille bien calé, assis sur une branche basse à quelques centimètres du sol tout en y pensant, observant les environs par habitude, à l’affût d’une présence éventuelle.

Si je voulais avoir une réserve d’eau sur moi, surtout pour la suite de mon voyage jusqu’à ce que je retrouve éventuellement la cache où je savais trouver quelques trucs utiles dont une autre poche en bon état, je devais colmater la brèche.

Pour cela, je devrais perdre un peu de temps pour trouver la plante qui me fournirait la substance nécessaire quitte à récupérer ce temps perdu par la suite en prenant une route un peu plus difficile ou moins de repos.

Qu’à cela ne tienne, j’avais déjà des travaux manuels en vue avec la sangle de mon harpon, donc, un peu plus, un peu moins, quelle différence devant le bénéfice qui en résulterait ?

La chance était avec moi. J’étais déjà bien enfoncé dans les couronnes et après quelques minutes le nez en l’air je trouvais mon bonheur. Quelques efforts plus tard et pas mal d’autres jurons eut égards à la résine qui me collait les gants, les trous de ma gourde se retrouvèrent enduis copieusement et obstrués, donc à nouveau théoriquement opérationnels même si elle avait perdu un peu de sa souplesse initiale au passage.

Il suffirait d’attendre quelques heures pour que mon emplâtre sèche, et je la suspendais finalement à ma ceinture pour ce faire.

En attendant, je reprenais ma progression au sol, m’arrêtant régulièrement pour écouter les environs et surtout pour sélectionner une liane dans les écheveaux qui montaient ou tombaient des frondaisons à la recherche du ciel ou de la terre.

Trouver la bonne candidate était une affaire d’habitude, et quand je dégageais celle qui convenait  par l’espèce et le diamètre, je pratiquais rapidement une incision à quelques dizaines de centimètres du sol avec mon petit couteau puis très vite une autre aussi haut que je pouvais pour enfin m’abreuver goulûment du liquide qui s’écoulait immédiatement du premier trou.

C’était un exercice où la rapidité était de mise car si on tardait à faire le second trou, l’eau contenue dans le canal central remontait par je ne sais quel processus physique et tout était à recommencer.

Certains, armés de coutelas plus puissants et moins respectueux coupaient purement et simplement le tronçon sans se soucier de la plante, mais ma mère n’approuvait pas ce genre de conduite et la façon que j’employais garantissait la survie totale du végétal qui cicatriserait rapidement, peut-être même d’ici la fin de la journée.

Toujours est-il que je ne souffrais pas de la soif et que même si ma gourde était pour l’instant hors d’usage, ce ne serait pas de cela que je mourrais … Le seul tracas en attendant la reprise de service de ma réserve était que je devais descendre régulièrement au sol pour me ravitailler et donc être par là même à la merci des prédateurs pendant ce temps-là, bien plus que dans les frondaisons.
Cependant, comme ce qui était comestible se trouvait généralement aussi plus près du sol que du ciel, je n’y perdais globalement rien mis à part un peu de relative sécurité.

De toute façon, au fur et à mesure de ma progression, les prises devenaient difficiles à trouver et me forçaient à revenir également bien plus souvent à terre, m’obligeant à rectifier régulièrement mon trajet en grimpant et redescendant pour conserver la bonne direction. Je dus par ailleurs utiliser plus de la moitié de mes réserves de mucus récolté la veille car la pluie de cette nuit avait presque décapé mon manteau-cape et mes bottes.

Je lançais pendant cet "enduisage" une prière silencieuse à tout ce qui pouvait avoir un caractère divin pour qu’une autre pluie ne vienne à me surprendre à découvert avant que je ne quitte cette maudite Insecta.

C’est donc plus lentement et plus prudemment que je voyageais maintenant dès lors que je devais quitter la sécurité des chemins aériens, ayant entre autre toujours à l’esprit ces visiteurs nocturnes aux yeux multiples. Je ne me faisais aucune illusion, si mes pas venaient à les croiser encore, s’en était fait de moi, et s’ils n’avaient trouvé une proie après m’avoir abandonné dans mon arbre, ils me pourchasseraient sans relâche comme leur instinct le leur dictait.

Si l’odeur des larves pouvait tromper les Ernolis, la vue perçante, le flair bien plus développé et l’intelligence des Mälanas n’avaient pas été abusés par mon déguisement olfactif. J’en avais compté au moins cinq peut être six et j’aurais toutes les peines du monde à les semer si je devenais leur gibier à défaut d’autre chose.

Alors que je reprenais une fois encore le chemin des hauteurs, j’eus pour la première fois une pensée pour Khéna, elle aussi en baroude pour son Envol … J’espérais qu’elle n’ait pas mes petits soucis et que son ange gardien la surveillait mieux que le mien.
En parlant de ce dernier, toujours pas l’ombre d'un tatouage dans le coin … Curieux ou inquiétant ? M’aurait-il perdu ?  

Cette éventualité m’arracha un sourire narquois qui s’effaça aussitôt l’instant d’après. A moins que … Et si ce gars qui chuchotait à l’oreille du père d’Öcto était mon chaperon et non celui de mon ennemi intime ?

Non, je ne pouvais pas avoir toujours à l’esprit cette impression de conspiration sinon autant quitter définitivement le Village et repartir vivre à l’écart … Seul …

CHOISIR SON CHEMIN, C’EST CHOISIR SON DANGER

Mes pensées se bousculaient alors que mes muscles et mes actions s’effectuaient par automatisme lorsque j’étais dans les arbres, aussi facilement et naturellement qu’un autre en marchant.

Ce fut d’ailleurs alors que j’étais à nouveau en haut, au moment où je contournais le fût pour me remettre en position de lancer, que je stoppais en découvrant soudain devant moi une zone étrangement désolée comparée à la forêt dense qui l’encerclait de toute part.

Il y avait bien des arbres, autant que partout ailleurs, mais ils étaient quelque peu délabrés, aux houppiers ravagés et pauvres en feuillage, comme si le vent et la pluie s’étaient localement acharnés pendant des jours dessus ou qu’une sorte de maladie les rongeait abominablement.

Leurs troncs étaient encerclés d’eaux bourbeuses et malsaines jusque bien au-dessus du collet originel.
Sur à peu près l’équivalent d’un jet de pierre à la lisière des zones à sec de la forêt, ils étaient environnés de vapeurs dont les nuages plus ou moins épais dérivaient paresseusement au-dessus de la tourbière s avant de s’étioler finalement, promettant rien que par leurs couleurs une mort suffocante pour qui viendrait en respirer les effluves en tentant d’y pénétrer.
Au-delà, l’air semblait être redevenu normal.

En regardant vers l’Est, je devinais un léger courant signalant le déversement d’une petite rivière dans ce marais nauséabond, et à l’Ouest, un amas de branches et de terre qui obstruaient certainement la suite de son cour.

Si ce n’est ces arbres maladifs, rien ne semblait pousser, rien ne venait percer la surface glauque agitée parfois de remous malfaisants que pouvaient faire des créatures aquatiques. Tout ce qui n’avait pas été arraché et entraîné gisait au fond en attendant que l’eau se retire.

Entrer là dedans, c’était risquer la mort sur quelques dizaines de mètres, les poumons rongés par les gaz acides qui y stagnaient. Contourner la zone, c’était perdre beaucoup de temps et peut-être tomber dans les pattes de bestioles pas très agréables.

A l’Est, c’était le territoire des lutins chapardeurs, les Mumus, à l’Ouest encore cette Insecta et ses Ernolis ou pire encore avec cette meute en inconnue. J’évaluais la situation face à moi quelques instants.

Non, j’avais déjà perdu assez de temps, il me fallait aller tout droit car en face exactement, à moins d'une heure d’effort après la traversée, j’arrivais au premier terme de mon voyage … J’étais à la fois trop près et trop loin pour renoncer à cause d’une petite enclave de flotte boueuse…

Si je voyageais d’arbre en arbre bien au-dessus de la surface, les gaz ne pouvaient m’atteindre, restait le risque d’une chute … Mais cela ne devait pas être trop profond. En pataugeant, je pouvais remonter assez vite pour éviter l’enlisement ou la suffocation si ma prise venait à se rompre. En à peine une heure je serais de l’autre côté au lieu de peiner pendant plus d'une demi-journée. Et puis, qui ne risque rien, n’a rien, n’est-ce pas ?

Par contre, je ne connaissais rien de la faune et de la flore qui pouvait évoluer là-dedans, ni de leur réelle dangerosité …

Ce qui me décida finalement à tenter le coup en ce début d’après midi, ce fut la cavalcade lointaine et les grognements qui l’accompagnaient venant droit dans ma direction. La chasse serait-elle lancée finalement ? Je fis tournoyer mon filins lesté et l’envoyais, souriant en voyant s’enrouler les trois ramifications terminées par les pierres autour de la branche visée.
Mon taux de réussite devenait proche de cent pour cent depuis ce matin …
Une brève traction pour m’assurer de la prise et de la solidité du bois et me voilà m’élançant vers un autre arbre, survolant les eaux marrons dont la surface était crevée un peu partout par des bulles provenant du fond …

Ma vie ne tenait qu’à un fil et à la vitalité d’une branche une fois de plus.

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Schaad DebuMerah
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Message(#) Sujet: Re: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Lun 25 Sep - 15:33

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DANS LE MARAIS EPHEMERE …

Alors que j'étais suspendu dans les airs et jaillissais du feuillage épais, j'entendis distinctement un hurlement en dessous de moi ainsi qu'un grand remue-ménage. Mais j'avais mieux à faire que d'essayer de voir ce qui avait poussé ce cri furieux et ce que pouvaient être ces formes qui s'arrêtèrent au bord de l'étendue d'eau sans y mettre la patte.

Je savais que ma course se terminerait dans l'eau si je restais ainsi à attendre cramponné à mon fil et je jouais donc des bras et des mains tout en volant d’un arbre à l’autre pour remonter autant que possible le long de cette ligne de vie.

Chaque centimètre gagné m’était repris immédiatement, tant et si bien que je me trouvais chanceux d'atterrir juste aux pieds de mon arbre cible, en équilibre précaire sur une racine un peu plus grosse que la moyenne, visqueuse de limon en train de sécher.

Mon pied glissa et creva l'eau, provoquant un léger bruit d’éclaboussement dont les ondes ridèrent la surface aussi loin que je pouvais le voir.
Instinctivement, j'avais retenu ma respiration car j'étais proche de la zone dangereuse où les émanations colorées s'étendaient.

Le temps sembla se figer tout autour de mon arbre et le marais devenir attentif avec en moi cette impression d'avoir des centaines d'yeux braqués sur ma mesquine petite personne qui avait troublé la solennité des lieux ainsi que le sommeil de ses habitants.

Même les feuilles de l'arbre semblaient me contempler avec un air de reproches et, comme un gosse pris en défaut alors qu'il mettait son doigt dans la confiture, je relevais promptement la jambe et escaladais le tronc aussi rapidement que si j'avais une horde à mes trousses.

Je dérapais quelque peu à cause de ma semelle mouillée et ne m'arrêtais finalement qu'après deux bons mètres de grimpette effectués dans la plus totale panique avant d’oser regarder en-dessous et d’enfin laisser se vider et remplir mes poumons qui me brûlaient.

Trois grandes ondulations générées par des formes noires convergeaient à grande vitesse vers l'endroit où j'avais été quelques secondes auparavant, là où mon pied avait crevé la surface liquide. Lorsqu'elles se rencontrèrent, il y eu une immense gerbe d'eau qui monta haut et des effets de nageoires aux ramifications griffues.

Ma maladresse ou ma malchance avait averti quelque chose, sans aucun doute un prédateur d'une espèce qui m'était inconnue. Les grandes formes ondulantes tournèrent en rond, se cognèrent les unes les autres encore plusieurs fois puis se séparèrent pour disparaître de guerre lasse hors de ma vue.

Je montais du coup aussi haut que possible, faisant face à l'arbre suivant tout en gardant maintenant à l'esprit cette présence peu engageante.

Mes sauts suivants furent bien mieux calculés et réussis que celui-là qui avait été réalisé dans la précipitation, me faisant avancer rapidement jusqu'au centre de cette pseudo clairière.

Par contre, chacune de mes enjambées aériennes attiraient l'une ou l'autre de ces choses qui venait aux nouvelles en ressentant sans doute le choc de mon arrivée dont l'onde se propageait par le fût jusqu'aux racines et dans l'eau tout autour. A moins que ce ne soit peut être tout simplement à cause des branchettes brisées par la corde au passage dans ce qui lui restait comme feuillage et ramures ?

Je ne dérangeais pas seulement des aquatiques lors de mes évolutions, il y avait des habitants dans ces arbres, sachant voler ou non, ils étaient furieux en me voyant violer leur habitat sans pour autant être pour la plupart source d'un très grand danger.

Les minutes qui suivirent furent celles dont on se souvient en fait très peu.

Trouver une prise dans l’arbre le plus proche, viser puis lancer, tendre la corde et s’élancer, dériver dans les airs tel une balle au bout de son fil et enfin percuter avec plus ou moins d’élégance le tronc de mon objectif.

Je me hissais ensuite, récupérais ma corde avec plus ou moins d’efforts pour la dénouer et enfin remontait au maximum de la résistance des branches avant de contourner le fût et de chercher où me mènerait mon prochain saut.

LE VISAGE DE L’ENNEMIE

J’étais parvenu au centre de la zone submergée, là où le courant proprement dit de la rivière charriait le plus de détritus avant qu’ils ne s’écartent ensuite vers les côtés. Lors de mon dernier saut, j’avais entrevu fugitivement une masse qui dérivait dans le lit, la coupole d’une Orani à première vue et dessus une forme que le tronc en m’arrivant droit dessus m’empêcha d’identifier.

Ce ne fut que lorsque je le contournais que je découvrais enfin ce qui chevauchait la plante qui commençait à dériver de mon côté, et, par un pur réflexe, je me plaquais contre l’arbre et retournait du côté opposé à cet étrange esquif.

C’était une forme humaine, vêtue d’une armure, un Tadryien.

S’il m’avait vu, il n’avait cependant fait aucun geste en ce sens, il ne bougeait d’ailleurs pas, vautré sur la coupole de l’Orani, le bras tendu vers l’avant et l’autre à moitié replié sous lui, les jambes écartées dans une position grotesque …

La plante se mit à tournoyer un peu, la tige sans doute arrachée du sol avait touché le fond et initié ce mouvement tout en continuant de percuter la rive originelle de loin en loin jusqu’à ce qu’elle reste coincé dans quelque chose d’invisible sous un des arbres qui devait avant border la rivière proprement dite. Sans doute des racines.

Je jetais un coup d’œil rapide, puis un autre, et constatais que l’ennemi ne bougeait toujours pas d’un pouce, statufié dans cette position peu naturelle. De fait, je risquais un examen plus poussé en découvrant la tête entière et là, je distinguais enfin le long morceau de bois qui partait de son dos et se dressait en l’air, arrogante preuve d’une victoire d’un guerrier de mon peuple sur l’ennemi.

La lance avait cloué le Tadryen sur la plante aussi surement que la vieille Wendya le faisait à ses insectes d’une épingle sur ses planches d’observation. Le bateau improvisé tourna et je vis alors ce que cherchait à atteindre le cadavre, ou plutôt ce qu’il avait saisi dans sa main tendue avant de se faire transpercer dans son geste.

C’était un sac de peau dont le rabat ouvert laissait entrevoir quelque chose qui eut un éclat bleuté alors que les rayons du soleil vinrent frapper sa surface. Des Pierres bleues ! Ce sac, vu son aspect ventru, contenait un grand nombre de Pierres bleues si jalousement gardées par les Fils d’Ohibaan.

Comment les avait-il en sa possession ? C’était un mystère dont je n’aurais jamais la clef, mais je pris alors la résolution de récupérer ce précieux chargement, au moins, il ne tomberait pas dans des mains étrangères …

Du coup, au lieu de continuer tout droit vers l’arbre suivant, je visais celui qui me rapprocherait le plus du radeau et je m’élançais alors que l’esquif commençait à tourner de plus en plus vite et que sous cet effet giratoire, le sac commençait à bouger pour se rapprocher peu à peu du rebord et de l’eau.

Alors que j’arrivais enfin au-dessus du mort, ce qui le retenait immobile céda et il reprit paresseusement sa course vers l’aval.

Pas d’autre solution que de sauter dessus, comptant sur ma corde pour remonter ensuite au plus vite, mon sauvetage effectué. Mais le tangage provoqué par mon arrivée sur ce fragile équilibre et la crispation de la main sur la sangle m’empêchèrent de réaliser rapidement mon affaire.

Dès que le sol organique devint plus calme, alors que ma corde filait lentement entre mes doigts, je m’agenouillais en la coinçant sous ma semelle et entreprenais d’ouvrir les doigts du cadavre afin qu’ils livrent leur proie. Une secousse me déséquilibra et je me retenais de justesse, ce qui me fit presque lâcher ma seule issue de salut et amena ma tête face à la visière du casque de mon ennemi mort.

Et là, de surprise, je restais interloqué et laissais filer la corde. Derrière la partie transparente il y avait un visage aux yeux ouverts dans le dernier soupir qui annonce la fin, la bouche entr’ouverte sur le dernier souffle, et ce visage, je crus un instant, à cet instant, que c’était celui de Khéna, avec sa chevelure de cuivre et ses taches de rousseur.

La stupeur passée, et mon esprit refonctionnant à nouveau, je me ravisais.
Tous les Fils d’Ohibaan ont des ancêtres en Tadryon, donc de la parentèle. La jeune femme morte devait donc être une cousine lointaine de Khéna, ou du moins assez proche de sa famille ou de son clan.

De toute façon, je n’avais pas le temps d’y penser plus.
Mon esquif donnait de la gîte et cognait de plus en plus, se rapprochant d’un arbre dont les branches touchaient le voisin immédiat de celui qui abritait maintenant mon grappin.

J’avais peu de temps pour y monter en m’accrochant à une de ses branches basses, et donc je brisais finalement les phalanges tordues comme des serres pour en dégager le sac, le mis en bandoulière de l'autre côté du mien tout en passant la sangle de mon harpon par-dessus ma tête.

Le corps qui avait bougé un peu, dévoila l'autre main qui jusque là était cachée en dessous. Elle tenait encore une de leur armes de poing qui, libérée aussi, commençait à glisser doucement vers l'eau. Je m'en saisi prestement sans réfléchir et la fourrais avec les pierres avant de me redresser définitivement.

D’un coup de rein, j’envoyais mon harpon se planter dans le tronc et d’un autre je le suivais et m’y suspendais juste l’instant nécessaire pour bondir in extrémiste et me suspendre grâce à l’élan à la branche providentielle.

En ahanant, je parvenais à me hisser malgré le poids supplémentaire du sac de pierres.
Au moins, je n’étais plus une cible moi-même et à peu près en sécurité avec mon précieux chargement même si j’étais dans une situation un peu discutable.

Comme je le disais, ces arbres étaient proches les uns des autres, presque enchevêtrés étroitement du fait de leur croissance commune sur les berges. Mais l’orage qui s’était abattu dans cette zone et les vents qui les avaient balayés avaient volatilisé les feuillages et fragilisé bon nombre de bonnes branches qui auraient pu me porter de l’un vers l’autre.

N’ayant pas vraiment le choix, j’avançais pourtant sur l’une d’elles, testant de la semelle sa résistance pas après pas, provoquant une pluie de débris qui tombèrent dans l’eau et attirèrent les formes noires et ondulantes encore une fois.

Si je voulais retrouver ma corde et avec elle mon seul moyen de sortir vivant de ce bourbier hostile, je devais sauter sans élan une distance d’à peu plus de trois pas et me raccrocher à une des branches les plus basses en face.

Ma pomme d’Adam glissa douloureusement le long de mon cou alors que ma bouche s’asséchait brusquement et qu’à l’inverse mes mains devenaient moites. Tout pour plaire quoi et confirmer la trouille qui me nouait l’estomac …

Mais je n’avais pas le choix, c’était sauter et risquer le plongeon ou mourir ici de faim et de soif.

J’écartais donc mes jambes, consolidais mes appuis en me tenant d’une main à une branche plus haute, avançais jusqu’à l’extrême limite de la branche, là où elle pouvait se rompre après avoir plié au plus qu’elle le pouvait, et dans un mouvement d’arrière en avant en basculant mon poids alourdi par le sac plein de cailloux, je me jetais dans le vide, les bras tendus devant moi dans l’espoir d’attraper la branche d’en face que … Je ratais de quelques centimètres …

J’ai entendu des guerriers et d’autres raconter qu’en certaines occasions, le temps semble se suspendre ou le cerveau aller plus vite, et aujourd’hui, j’en faisais l’expérience.
D’abord je maudissais l’arbre d’être si loin, je maudissais ma bêtise de ne pas avoir envoyé le sac en éclaireur au risque qu’il tombe à l’eau et que je doive l’y récupérer. Je maudissais la Tadryienne et sa mort qui m’avaient presque obligés à venir le chercher sur l’eau, je maudissais ma bêtise et mes présomptions, et pour finir, je maudissais la branche suivante sur laquelle je m’écrasais, le ventre en travers d’elle, juste à la limite de défaillir alors que je m’y cramponnant instinctivement, la bénissant d’avoir poussé si forte et si juste à propos.

J’étais passé de l’autre côté, pas comme je le pensais, pas comme je l’avais souhaité, mais j’y étais, et avec le sac …
Quand j’eus repris mon souffle, un peu vomis aussi, je remontais plus haut, encore les jambes flageolantes, passais de l’autre côté du fût et, profitant d’une passerelle plus praticable, arrivais enfin jusqu’à ma corde à laquelle je me raccrochais comme un enfant aux jupes de sa mère retrouvée.

Une pause me fut nécessaire avant de poursuivre mon voyage …
Mes mains tremblaient trop après coup et une faim inexplicable me tenaillait les entrailles alors qu’un goût de bile m’emplissait la bouche.

(2113 mots)


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Schaad DebuMerah
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Message(#) Sujet: Re: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Mer 7 Mar - 15:25

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ET LE CIEL S’ASSOMBRIT, ET LA TERRE TREMBLA, ET LE SOL S’OUVRIT, ET LA VAGUE SUBMERGEA TOUT

SURVIVRE A L’APOCALYPSE


Je ne dirais pas que traverser le bras de rivière et arriver enfin à bout de cette zone bourbeuse ne fut pas sans quelques complications, mais finalement, il ne me restait plus qu’un seul jet et une seule envolée pour enfin retrouver un arbre normalement feuillu ayant en dessous un sol ferme. C’est en me préparant à cela que je jetais un coup d’œil circulaire, surtout attiré par le ciel et ses nébuleuses capricieuses.

Si à l’Ouest et au Sud, en direction approximative du Village et du Désert Pourpre le ciel était relativement clair et limpide, quand je tournais le regard vers l’Est et le Nord je fus saisi d’appréhension en voyant la noirceur qui s’amassait là-bas.
Une tempête terrifiante se préparait, de celle qui font sonner le rappel et rentrer la plupart en lieux surs et aux malheureux autres chercher un des refuges solides, à défaut d’être confortables, érigés de loin en loin dans la forêt en prévision de telles situations.

Ceux qui ne pouvaient trouver ni l’un ni l’autre, comme c’était mon cas, devraient faire avec ce qu’ils trouveraient ou pouvaient inventer et c’est avec une certaine dose d’affolement que cherchait ce salut.
Instinctivement, je sélectionnais un arbre de grande taille dont le tronc énorme me fournirait un rempart contre le plus gros des éléments et qui ne risquait pas d’être déraciné ou fracassé par les vents extrême qui étaient présagés.
J’avais le temps de le rejoindre et de me préparer au mieux et à peine les frondaisons de l’orée de la forêt atteintes, je ne me laissais pas le temps d’une pause pourtant méritée pour m’y transporter.

Le bruissement de la vie sylvestre avait remplacé le glougloutement et les coulissements de celle que je venais de survoler pendant cette heure qui m’avait semblé interminable et cela me donnait un surcroît de vigueur pour atteindre mon but.
Je profitais de l’escalade du tronc plus que centenaire pour chopper au passage une liane et pour en prélever de l’eau claire au goût âpre mais vivifiant.

Ce que je ne buvais pas immédiatement, je le fis couler dans ma gourde et enfin, je m’asseyais à califourchon sur la branche maîtresse à mi-chemin entre le sol et le faîte, utilisant ma corde de grappin pour me lier intimement au végétal dans cette position semi-assise, mon manteau de pluie bien ajusté autour de moi et de mes jambes que j’avais regroupées contre mon torse.

Il pouvait bien souffler et tomber des trombes d’eaux, j’étais prêt. Enfin c’est ce que je croyais après avoir jeté un dernier coup d’œil en direction de l’orage avant de rabaisser ma capuche sur ma tête.

C’est alors que subitement le silence se fit, total et angoissant.
Pas le pseudo-silence qui précède une averse ou même une tempête, non, quelque chose de bien plus profond, comme si le temps s’était soudain arrêté ou que mes oreilles aient cessé de fonctionner totalement d’un coup.

Je crus même que mon propre cœur avait cessé de battre jusqu’à ce que mes tempes deviennent douloureuses du fait que je retenais instinctivement ma respiration. Il se passait ou se préparait quelque chose à l’échelle de tout le secteur où j’étais, quelque chose de colossal dont je n’avais aucune idée à cet instant.

Tout à coup, il y eut des cris terrifiés provenant de partout et s’en suivirent des martèlements de cavalcades désordonnées et l’envol de créatures par centaines dont je n’aurais jamais soupçonné l’existence autour de moi.
Sous mes fesses, je sentis une trépidation grandir, comme quand vous êtes assis sur le plancher d’une maison et qu’à l’extérieur quelqu’un de corpulent se mettrait à courir tout le long du perron.

Cela s’amplifiait, s’amplifiait, tant et si bien que les vibrations en devenaient insupportables et douloureuses en se propageant dans mon postérieur.
J’étais sûr que ce n’était pas la tempête, il s’en fallait encore de beaucoup trop qu’elle ne soit sur moi, mais alors qu’était-ce ?
La Terre me livra la réponse la seconde qui suivit.

Il y eut un bruit titanesque, l’arbre trembla sur sa base alors que tout se brouillait à ma vue et que d’autres s’effondraient déjà tandis que le sol libérait leurs racines et les privait de leurs assises. Dans ce vacarme, j’entendais à peine la faune qui s’enfuyait dans toutes les directions, mes oreilles ayant du mal à se stabiliser pendant que j’étais moi-même secoué en tous sens.

Je regardais en bas et assistais avec effrois à l’ouverture d’une brèche large de plusieurs volées de pierres sur la droite de mon refuge, du côté de la forêt donc, dans laquelle s’engouffraient ses congénères moins chanceux en soulevant un nuage compact de poussière.
Et le sol tremblait encore plus fort alors qu’à droite s’ouvrait à son tour la petite sœur de la première fissure où par contre se vida toute les eaux et la boue du marécage éphémère.

Je crus deviner un instant des formes artificielles au fond avant leur submersion, comme une route ou un double rempart séparant le tunnel dont le plafond venait de céder. Les deux crevasses se rejoignirent devant, et le processus se poursuivit de loin en loin en amont et en aval jusqu’à ce que le sol cessa enfin de bouger, isolant la portion de terrain où trônait maintenant mon arbre comme la pointe d’une presqu’île sur un océan de verdure.

J’avais mal aux fesses, j’avais peur à ne plus avoir peur, et j’étais inquiet quant à la solidité de mon abri maintenant. Mais le ciel obscur avait emplis l’horizon, provoquant la tombée précoce d’une nuit qui ne devait couvrir le monde que plus tard normalement, épaissie par les particules en suspension.

Je pensais la catastrophe finie, que la colère de la terre était passée, mais mes fesses endolories ressentaient à nouveau les affres de tremblements diffusés dans l’arbre. Je regardais autours de moi la désolation, enfin ce que je pouvais en distinguer au travers de ce brouillard, et au loin, dans la direction du Village, je vis des lueurs fulgurantes éclairer les nuages qui le couvraient à son tour. Je sus bien plus tard que ce n’était pas des éclairs naturels, mais l’attaque de ce dernier par les Tadryens que j’avais aperçu.

Pour en revenir à mon postérieur bien éprouvé déjà et qui ressentait à nouveau des vibrations, je jetais finalement un coup d’œil en arrière et, me penchant pour passer le nez au-delà de l’épaisseur du tronc, je sentis à nouveau mon cœur rater quelques battements alors que mes yeux s’écarquillaient d’horreur.

Un mur gris, immense et mouvant, partant du sol vers le ciel noir et provoquant la libération de décharges célestes qui en zébraient le faîte chargé d’écume arrivait depuis le Nord-Est et submergeait tout sur son passage dans un grondement effroyable.

Jamais je n’avais vu cela, et je ne voudrais jamais le revoir. En cet instant, après avoir repris assez d’esprit pour me repositionner sur ma branche, je crus ma dernière heure arrivée. Mon arbre ne résisterait jamais à ça, et quand bien même, ma corde ne me semblait pas suffisante pour ne pas se briser, ou alors, je serais disloqué, noyé, démembré et éparpillé aux quatre coins de la forêt après le passage de ce monstre liquide.

Car j’en avais assez vu pour bien comprendre que c’était de l’eau qui m’arrivait dessus, de l’eau de la mer dont la vieille Wendya m’avait parlé plus d’une fois, une eau agitée par les vents dont les mouvements se nommaient « vagues ». J’en avais la certitude car aucune pluie aussi forte soit-elle ne pouvait générer autant d’élément liquide, mais je ne pouvais imaginer qu’une « vague » pouvait avoir une telle taille et encore moins que l’océan puisse entrer dans les terres ainsi avec une telle force !

Peut-être était-ce une créature gigantesque qui n’ait donné un coup de ses nageoires démesurées et n’ait provoqué cette coulée ?

Ou peut-être le sol après ce tremblement n’ait baissé bien plus que je n’avais pu observer sur la petite portion qui s’étendait sous mon perchoir et ne se soit enfoncé assez pour se retrouver en–dessous du niveau des eaux marines. Je voyais ma fin de tant de façons qu’à l’issue, j’en arrivais à désirer que cela ne se termine que très vite.

Quelques secondes passèrent, une éternité, avec le sol qui tremblait à nouveau comme sous le martèlement d’une multitude de pattes monstrueuses. Ce qui percuta le tronc en premier, et moi aussi du coup, ce fut le souffle qui précédait l’eau, un vent froid chargé d’odeurs, de poussières, de particules, devenant ensuite plus humide à mesure et enfin, alors que le bruit était assourdissant et l’air emplit de vapeurs salées, ce fut le choc.

Du coin de l’œil je vis se refermer le mur d’eau autour de moi, comme des mains qui encerclent une fleur ou un animal de petite taille. La muraille se rapprocha très vite, arrachant des morceaux d’écorces, chargés des feuilles et des branches plus frêles, et finalement je fus immergé, d’abord les pieds puis le torse et enfin la tête.

Je retenais mon souffle par simple réflexe, juste à temps, saisi par le fluide glacial qui montait.
Il n’y eut plus rien, juste cette impression de petitesse et de perdition inéluctable, rien que mes pensées comme seule bouée dans la tourmente et la brûlure du liquide corrosif qui s’introduisait partout. J’étais ballotté dans un sens puis dans l’autre sans pouvoir prévoir vers où je serais poussé ou tiré l’instant d’après, accusant le choc de morceaux non identifiés emportés par la puissance de l’onde.
Je devais me faire violence pour ne pas hurler, ne pas crier, car je savais que si j’ouvrais la bouche, tout l’océan s’y engouffrerait et me noierait, restant ainsi, crispé, les mains agrippées à ma corde enroulée autour de moi et les coudes tétanisés chacun sur les sacoches.

Ce qui ne dura que soixante battements de cœur me parut si long que j’en croyais n’être plus, mais finalement, dans un bruit de succion abject, alors que mes poumons réclamaient leur part d’air frais et que mes muscles déjà bien fatigués par les efforts de cette journée allaient m’abandonner, la vague passa son chemin et je la vis mourir au loin, pleurant de douleur autant que de la joie d’être sauf.

Mon arbre avait tenu autant que le sol sous lui, ma corde avait résisté, et moi je respirais encore.

Les crevasses nouvellement ouvertes étaient presque invisible, remplies de débris, de limons arrachés à la terre et de tout ce qui n’avait pu éviter d’être emporté. Partout, ce n’était que la même désolation d’arbres et de végétaux arrachés, tordus ou couchés, gisant là à même le sol boueux et gluant, de corps sans vie ou presque d’animaux dont certains m’étaient inconnus.

Par-ci par-là, un rescapé végétal dressait sa cime avec la fierté du vainqueur sur le champ de batailles et des mouvements ponctuels attestaient que je n’étais pas le seul membre du règne animal à m’en être sorti
Je suis vivant ...

J’avais parlé tout haut et ma voix me fit l’effet d’un éternuement lors d’une cérémonie religieuse, totalement déplacée …
Ce fut ma peau qui me rappela à l’ordre et m’incita à bouger finalement. Je brûlais de partout puisque l’eau avait transpercé toutes mes défenses aussi aisément qu’un courant d’air.

Il me fallait vite rincer mon corps et mes vêtements, faire un feu même si cela pouvait impliquer d’autres risque aussi mortels, et enfin organiser ma survie …

Tout en me détachant, je fis un tour d’horizon à nouveau, découvrant le paysage sous d’autres traits originaux et inconnus. En balayant la forêt, la vague avait fait disparaître bien des choses, mais elle en avait révélé bien d’autres que je n’aurais jamais vues ou connues sans cela.

Bien sur, des creux et des vallons, invisibles jusqu’alors sous la végétation, avaient été nivelés, lessivés, mais des promontoires et des escarpements étaient apparus aussi. Des structures rocheuses naturelles et quelques ruines anciennes et érodées.

C’est avec difficultés que je me levais finalement, m’appuyant contre le tronc que je crus sentir frissonner sous ma main. Lui aussi avait bien souffert, mais il était debout, comme moi … Je ressentis encore cette impression distinguée à l’instant en me rétablissant sur mes jambes flageolantes, puis j’entendis un bruit de claquement et d’arrachement en bas. Instinctivement je jetais un coup d’œil et encore une fois, je perdis quelques pompes de mon cœur.

Le sol, rendu friable par la terre qui avait tremblé, puis imbibé par toute cette eau qui s’était abattue, le sol rendait sa liberté aux racines de l’arbre à moins qu’elles n’en perdent l’adhérence. Toujours est-il que la corole intacte qui trônait en haut comme une tignasse hirsute accusait un poids qui peu à peu faisait tendre à pencher l’ensemble et à céder les fondements même de sa vie.

Il prenait de la gîte, de plus en plus et de plus en plus vite, et bien évidemment, du côté où j’étais réfugié … L’inclinaison commençait à devenir si importante qu’il m’était impossible, et même suicidaire, de rester là à ne rien faire. Par contre, il n’y avait aucun autre arbre à proximité pour m’y propulser, et pour cause, et envisager descendre dans ces conditions relevait de la bêtise pure.
Il ne me restait donc plus qu’à contourner le fût pour me placer du côté non exposé et m’y cramponner à moins que de me préparer à sauter au dernier moment …

Je fixais mon grappin à un moignon qui dépassait plus haut, et m’aidant de ce point d’appuis, je chevauchais mon arbre à la dérive comme une monstrueuse chimère mourante.

Quand les lois de la pesanteur furent les plus fortes, la chute prit de la vitesse et, révisant au dernier moment mon projet, je restais en selle jusqu’au bout, accompagnant le premier choc et les suivants du jarret.
Bien m’en a pris car, après s’être couché une première fois, sous l’effet de cette couronne persistante qui amortit le choc initial, il y eut une série de rebonds de moins en moins violents qui m’obligèrent à terminer allongé et cramponné au tronc.

Si j’avais sauté, j’aurais aussi bien pu être écrasé lors d’une de ces ruades que je n’aurais pas eu le loisir d’éviter vu que j’aurais été englué dans la fange qui couvrait le sol.

Le temps de reprendre mon souffle et je marchais le long du tronc aussi loin que je pouvais tout en enroulant ma corde, cherchant déjà le chemin le plus court pour rejoindre l’escarpement que j’avais repéré tantôt, bénissant mère nature d’avoir placé non loin de lui tout un écheveau de ces lianes à eau. Comme quoi, à force d’avoir de la malchance, peut-être y-avait-il un équilibre qui se créait.
(2464 mots)
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Message(#) Sujet: Re: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Lun 12 Mar - 12:41

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UNE DOUCHE POUR LA SURVIE
Jamais je n’aurais cru subir une telle torture et j’en venais à souhaiter avoir péri englouti plutôt que de survivre ainsi.

Ce n’était pas le fait de patauger dans la boue les trois quart du temps ni les odeurs et les vapeurs suffocantes qui me faisaient tousser par moment qui étaient le pire, non, c’était cette brûlure générale sur tout le corps qui me mortifiait, attisée par le frottement de mes vêtements et la cristallisation du sel à mesure que l’eau qui les imbibait s’évaporait.

Mais je ne devais pas fléchir ni m’arrêter avant d’avoir atteint mon but car la nuit, la vraie nuit, tombait doucement maintenant après un dernier salut du soleil sur les étendues dévastées.

Je réussissais à éviter la boue et les entrelacs de végétaux mis à mal la plupart du temps, mais j’étais à la limite de l’épuisement et du désespoir total. Pourtant, après un dernier effort et maints détours, je prenais enfin appuis sur la corniche rocheuse qui dominait cette portion du monde.

Un décrochement et un renfoncement me procureraient un abri s’il pleuvait et la difficulté pour s’y hisser par la seule voie praticable un avantage contre les prédateurs éventuels.

Le monde s’enfonçait peu à peu dans la noirceur alors que de partout des cris attestaient que la vie reprenait ses droits tout en exprimant une stupeur générale. Des ombres se coulaient de loin en loin, se cherchant ou se fuyant, s’isolant ou se regroupant suivant leurs habitudes et leurs espèces.

Je n’en distinguais que les silhouettes pour la plupart et en reconnaissais certaines immédiatement, mais je ne m’attardais pas à cette contemplation, ayant des besoins et des impératifs personnels plus urgents et plus vitaux.

Aux pieds de mon nouvel abri s’était amoncelée une quantité fantastique de débris dont les fameuses lianes tant espérées et quelques plantes plus ou moins déchiquetées par la force des éléments qui s’étaient déchaînés ici.

Après une pause que je m’imposais et dont je m’extirpais par la seule volonté de survivre encore un peu, je fixais mon grappin fermement à une anfractuosité et descendais prudemment mais rapidement pour y récolter ce qui me manquait avant que toute lueur se soit éteinte autour de moi et que je ne devienne une proie trop facile à surprendre.

Arrivé en bas, je liais mon manteau de pluie à la corde pour en faire une sorte de grand sac où je balançais pêle-mêle ce que je trouvais d’intéressant à mes yeux, me réservant le temps de faire un tri dès que je serais à nouveau en sécurité en haut.

Pour préserver la précieuse eau douce que je convoitais le plus, je faisais un nœud aux deux extrémités des longues lianes avant de les couper et de les enrouler sur elle-même, ce qui me demanda bien plus d’efforts que je ne le pensais.

Rapidement, mon cabas improvisé était si gonflé que je cessais de le remplir, doutant finalement de mes forces pour le hisser jusqu’à mon nid d’aigle.
Avant de remonter, je fis un dernier tour dans le fouillis car j’avais entraperçu une corolle d’Orani dont je savais toutes les vertus pour avoir bien écouté les leçons de celle qui m’avait hébergé depuis toutes ces années.

En la retournant, je me jetais soudain en arrière prêt à défendre chèrement ma peau. Je venais de découvrir le dessus d’une carapace d’Ernolis et je restais sans bouger quelques instants, pris entre le désir de fuir et l’envie de vérifier si la bête était encore vivante.

C’est à cet instant là que je me rendis compte que je n’avais plus mon harpon et je le revoyais planté dans l’arbre au beau milieu du marais juste avant de me jeter dessus et de l’utiliser comme une marche vers le salut.
S’il n’avait été arraché par la force des éléments, il devait encore y être enfoncé et quelque part au milieu de ces décombres. Bah ! Peu importait, je ne le retrouverai sans doute jamais et je devrais faire sans, je n’avais pas le choix de toute façon.

Finalement, prenant une branche assez longue, je tapotais sur la matière dure, donnant un coup et me reculant immédiatement, puis m’enhardissant, j’y allais franchement et même violemment.

Aucune réaction, rien, juste le son mat d’une coquille pleine.

Il me vint une idée folle alors et prenant sur moi et ma répulsion, je dégageais l’animal mort entièrement et le faisais rouler jusqu’aux pieds du rocher.
Il n’était pas grand, mais déjà de belle taille.
Une fois vidé de ses entrailles après avoir séparé en deux le dos et le ventre, cela me fournirait un bon bouclier contre la pluie que je pourrais emporter sur mon dos pour peu que mon couteau résiste à l’usinage.

En attendant, j’arrivais à le lier avec une liane à mon propre filin et je remontais à la force des bras jusqu’en haut.

Quand je m’asseyais enfin sur le roc, j’étais à bout de forces et je prenais quelques instants pour reprendre mon souffle, regardant distraitement s’effacer le dernier arc de soleil derrière les reliefs du terrain et l’immensité de la forêt. Cette ligne brillante visible là-bas en ces derniers instants de clarté était-elle la mer ?

Je le supposais, mais mes pensées revinrent à des affaires plus terrestres rapidement.

Je me relevais avec bien du mal, empoignais la corde à deux mains et commençais à tirer vers moi mon trésor de rapines. Il me fallut un bon moment pour le remonter en suant et en jurant contre moi-même d’y avoir tant mis, craignant aussi qu’il ne se coince dans une arrête et ne s’éventre ou que mon manteau ne se déchire finalement sous le poids de ce qu’il contenait avant qu’il ne soit en sécurité.

J’avais passé la corde par-dessus mon épaule et je tirais en avançant du bord vers le trou de la falaise, ce qui ne constituait que cinq pas à faire en tout et pour tout, revenant à mon point de départ ensuite en prenant soin de ne pas perdre le bénéfice de mes efforts puis recommençant.

Ce travail de forçat me sembla durer une éternité, sans doute parce que j’étais fatigué au-delà de toute fatigue et que cela se passait dans un noir d’encre absolu que seules les étoiles éclairaient à peine au travers d’une brume diffuse due aux vapeurs qui s’élevaient du sol gorgé d’eau.

J’avais froid bien que je sois en nage, j’avais faim, sans rien dans l’estomac depuis le début de la journée, et j’avais soif à en avoir la langue qui enflait contre mon palais malgré les gouttes grappillées tout à l’heure pendant ma maraude.

Quand dans un dernier effort souligné par un ahanement sonore que je regrettais immédiatement le paquetage passa par-dessus le bord et roula sur la surface plate, je m’écroulais à terre, vaincu et exténué.

Je n’avais qu’une envie, me coucher et dormir, mais une petite voix dans ma tête me titillait, ressemblant à celle de Wendya lorsqu’elle m’aiguillonnait pour terminer mes corvées.
Elle m’intimait de boire et d’au moins récupérer la seule protection contre la pluie qui me restait.

Le plus dur fut de me mettre sur les genoux, puis de me traîner lamentablement jusqu’à mon précieux chargement que je déliais en tâtonnant, maudissant mes propres nœuds qui s’étaient resserré sous le poids pendant la montée.

Je vidais tout sur le sol en vrac, libérant ainsi mon habit, le secouant pour en décoller les dernière fibres qui s’y accrochaient puis le pliant et le bloquant au creux de ce qui serait sans doute mon seul logis dans les jours qui suivraient.

C’est en le mettant avec mes besaces que me vint l’illumination soudaine. J’avais de quoi repousser les ténèbres sous la main depuis le début, et en quantité !
Un plein sac de Pierres Séraphines !

Je glissais une main tremblante de fatigue et d'excitation dedans et en retirais quelques-unes qui répandirent leur clarté froide tout autour d’elles. Bien sur, cela indiquerait ma présence à tous les organismes vivants des environs aussi surement que si je me mettais à beugler de toutes mes forces, mais cela repousserait bien des prédateurs et m’aiderait à distinguer clairement les autres.

J’en prélevais donc six que je disposais en bordure de l’à-pic et surtout en sentinelles de chaque côté du seul passage possible pour prendre pied dans le refuge. Cela laissait dans l’ombre le creux protégé où je comptais me blottir et donc me donnerait une position défensive avantageuse.

C’est dans cette lumière irréelle que je séparais les lianes à eau du reste pour en faire un tas.

Le besoin de dormir était quasi impossible à combattre, mais à chaque pause que je prenais, la brûlure de ma peau se rappelait à moi bien plus forte et agissait comme des coups de fouets. Il fallait que je me rince sinon au matin, c’est un écorché vif qui verrait peut-être se lever pour la dernière fois le soleil …

C’est à cet instant que je vis la futilité de mon entreprise réalisée à la va-vite pour récupérer cette eau si importante.
Une flaque s’écoulait sous le tas de rouleaux, s’élargissant peu à peu et finalement débordant dans le vide, elle s’égouttait espièglement jusqu’en bas.

Mes nœuds, réalisés tant bien que mal sur des sections trop grosses et trop rigides laissaient fuir tout le liquide plus ou moins rapidement. A ce train là, je n’en aurais jamais assez pour m’asperger intégralement et encore moins pour assainir mes vêtements.

Mais je n’avais pas le choix, il fallait que je fasse avec ce qui restait. Je me déshabillais donc intégralement, disposant mes hardes au sol et montant dessus avant de prendre le premier rouleau que je dévidais.

D’un coup sec je sectionnais le nœud d’un côté, puis, faisant attention de bien tenir le bout en l’air en faisant quelques contorsions du bras et du corps pour trancher le second et poser ma lame devant moi, je levais les deux extrémités au-dessus de ma tête.

Je fus pris d’un tournis monstrueux, si fort que j’en tombais à genoux sur mes loques et que je laissais échapper un des côtés de mon filin qui libéra du coup son contenu sans qu’une goutte ne parvienne à destination si ce n’est celle de mes effets répandus sous moi.

Le temps que je reprenne quelques esprits, l’affaire était faite, le canal interne était vide de tout fluide …
J’en aurais pleuré si j’avais eu assez d’eau à dépenser si inutilement en moi-même, mais ce n’était plus le cas …

Du coup, pour ma seconde tentative, je restais dans cette position et recommençais, mais cette fois en mesurant mes mouvements vers le haut.
La douche fut fraîche à souhait, directement sur le haut de mon crâne, mais si courte !
J’avais remonté sept lianes pour réaliser mes ablutions, et à la dernière, j’avais à peine réussi à m’asperger intégralement, du moins m’étais-je soulagé temporairement.

Je piétinais consciencieusement mes vêtements pour leur faire rendre tout jus ou suc délétère, ce qui provoquait de drôles de bruits qui me firent sourire malgré la situation quasi désespérée où je me trouvais.
Finalement, je cessais ce petit jeu et je récupérais la fin du liquide de la dernière liane pour ma gourde et ma soif immédiate avant de déverser le reste dessus.

Un peu plus serein du fait de ne plus avoir cette impression de cuire à petit feu, je pris le temps de  balancer les reliefs de ces activités par-dessus bord, enregistrant machinalement le bruit mat qu’ils firent en arrivant en bas.

Bon, j’avais la peau à peu près exempte de produits acides, sans trop de reliquats marins non plus, mais j’étais nu et frigorifié car exposé maintenant à un petit vent frais que rien n’empêchait de venir me caresser le cuir.
De jour et dans la forêt, j’aurais apprécié, mais de nuit, sans feu et totalement exposé sur ce caillou, c’était une misère de plus à supporter.

J’étais fatigué, blessé, ou plutôt salement écorché en maints endroits, au bout de mes forces et de mes résistances, et si je me laissais aller à dormir maintenant, je serais gelé d’ici le matin ou je tomberai malade.
Je devais m’activer à tout pris, bouger pour me réchauffer et éviter que le sommeil ne me saisisse maintenant. Je m’y astreignis l’heure qui suivit.

D’abord j’essorais mon linge puis le défripais en le secouant vigoureusement et enfin l’étendais bien à plat sur le sol sec près de la paroi.
Ensuite, je me mis à trier un peu ce que j’avais remonté.
Les bruits nocturnes montaient jusqu’à moi étouffés, comme un fond sonore auquel j’étais attentif autant que je pouvais, levant le nez pour scruter l’obscurité du dessous quand le cri entendu ou le fracas perçu me semblaient plus proche ou qu'il me semblait percevoir un danger connu.

Beaucoup de choses que j’avais entassé et remonté n’avaient pour finir que peu d’intérêt ou étaient trop abîmées pour pouvoir servir. Seul le morceau de pétale d’Orani présentait une utilité immédiate.

Je sacrifiais un peu d’eau de ma gourde et un morceau d’écorce aussi large que mes deux paumes réunies pour en broyer des lamelles préalablement découpées en fines languettes, utilisant le manche de mon couteau comme pilon.
Je badigeonnais ensuite de cette mélasse tous les endroits où j’étais éraflé ou meurtri un peu profondément.

Cela apaisa mon calvaire provoqué par les démangeaisons du fait de mon exposition aux éléments corrosifs et m’éviterait peut-être de contracter une infection en supplément dans les prochains jours.

Je me concédais une pause ensuite et sacrifiais mes pauvres réserves de nourriture à peu près saines glanées ça et là en prévision d’un coup dur qui avaient été préservées dans ma besace.
Ne pouvait-on faire plus dur qu’actuellement ?
Je ne pensais pas cela alors …

Du coup, après cet interlude, reprendre mon tri fut un peu plus difficile, mais finalement, la quasi-totalité de ce que j’avais remonté pris le chemin inverse, un peu plus rapidement cependant.
Je ne pouvais faire de feu, tout bois était imbibé et incombustible avant une bonne journée de séchage alors que ce qui pouvait être comestible serait putréfié avant qu’il ne puisse être allumé.

Restait la carapace qui pendait encore contre le versant et que je remontais à son tour.
Elle puait déjà de cette odeur doucereuse de décomposition agrémentée de ce musc spécifique à cette espèce animale qui avertissait toute créature de la proximité d’un tel monstre.
Là encore, ce fut un réel calvaire que de séparer le haut du bas en découpant la jointure des deux parties de carapace.

Pour cela, j’utilisais mon couteau comme un pointeau pour pratiquer tout le long de petits trous dans un premier passage en tournant plusieurs fois la lame tout en pesant de tout mon poids dessus. Ensuite, en frappant le manche avec une pierre, je les agrandissais et ouvrait l’espace entre chaque au fur et à mesure.

A la mi-nuit, elle s’ouvrit enfin en libérant une odeur épouvantable et je m’escrimais ensuite à séparer la masse organique de la partie supérieure, utilisant toujours ma lame comme racloir.
Une fois cela accompli, je fis basculer la partie inférieure et tous ces miasmes par-dessus bord, ce qui rendit immédiatement les lieux plus respirables.

Je me demandais comment j’allais transporter cette demi-coque, et finalement, laissais la résolution de ce problème au jour suivant, j'étais incapable de penser à plus à cet instant.

En attendant, j’installais la coquille juste devant l’endroit où je comptais me nicher pour le reste de la nuit, endossais mon manteau de pluie qui même s’il n’était pas sec me protégerait du vent et atténuerait mes déperditions de chaleurs, et enfin, je m’adossais au granit, les genoux repliés contre moi.

Le couteau serré dans une main, la capuche baissée sur le nez à la limite du champ de vision, j’étais prêt à passer le reste de la nuit en demi-sommeil.

Celui-ci vint par bribes agitées. Je m’endormais puis me réveillais sans savoir pourquoi, gardant les sens attentifs à la nuit avant de baisser la garde à nouveau et de retomber doucement dans cet état où vigilance et rêverie se côtoient.

DES MOTS DANS LA NUIT

C’est dans un de ces instants-là, à la frange de l’aube, que « j’entendis » les voix.

Elles tournaient tout autour de moi, proches ou éloignées mais toujours claires malgré la distance. Elles disaient des mots simples mais puissants chargées d'émotions et de besoins primaires comme « Faim », « Peur », « Danger », « Enfants ? », « Maison », « Joie », « colère », « Intrus ! », parfois en combinant les notions entre elles.

Ces voix étaient en une multitude de timbres et de couleurs et il m’arrivait d’en reconnaître les propriétaires, du moins d’avoir l’impression de les connaître, mais dès que cette certitude parvenait à mon conscient, je m’éveillais et les voix se taisaient, remplacées par les cris et les grognements de la nuit, ce qui me faisait penser que je les avais rêvées.
Seul restait le sentiment diffus dont elles étaient imprégnées ou qu’elles m’avaient communiqué ?

C’est donc après une fin de nuit agitée que je me redressais douloureusement, m’étendant en m’étirant vers le ciel comme pour en toucher l’espace du bout des doigts.

Je m’approchais du bord et regardais en bas pour constater que rien n’avait vraiment bougé depuis la veille. Quoique…

De loin en loin, l’amorce d’un redressement timide était perceptible, comme lorsqu’on marche dans l’herbe et qu’elle relève la tête par la suite.
Mais je ne m’y attardais pas plus que cela aujourd’hui, j’avais des choix à faire qui décideraient de mon avenir immédiat, le futur restant englué dans le brouillard persistant qui baignait la désolation plus bas.

Je devais décider où allaient me conduire mes pas pour tenter de retrouver les miens et avant ça, essayer de deviner où ils pouvaient avoir été eux même.

A la lumière de ce nouveau jour, je pouvais observer les traces de la vague qui avait submergé la contrée, ses limites aussi et à quel endroit elle avait perdu ses forces et avait dépérit.
En fait, moi-même je n’avais pas subi son choc au pire moment ni au plus fort, sa puissance baissait déjà.

J’essayais de trouver des repères, mais c’était peine perdue.
Pendant ma marche, j’avais pas mal tourné en rond et les indices sur le terrain étaient trop brouillés pour me montrer la voie à suivre. C'était comme si je découvrais un nouveau monde là où devait être celui que je connaissais, c'était désorientant.

Un peu au Sud et à l’Est d'après la position du soleil devait être le Hameau où il y avait plus de chances qu’on vienne y chercher des survivants.
La voie pour s’y rendre semblait d’ailleurs plus aisée et j’évaluais le trajet à une grosse demi-journée si j’étais en pleine forme.

Mais en attendant, avant d'entreprendre ce court voyage de retour, l’urgence était ma survie. Il fallait que je boive et que mange quelque chose.
Je descendis donc une fois de plus en utilisant mon grappin plutôt qu’en empruntant la corniche d’accès et explorais les lieux en bas en me promettant de ne remonter cette fois qu’un fagot de bois à peu près sec, une bûche et si possible quelque chose à cuire sur un feu.

Il y avait assez de cadavres identifiables ou non  un peu partout pour nourrir tout un peuple pendant un bon moment pour peu qu’ils soient cuisinés, boucanés ou mis en saumure.

C’est en revenant de ma nouvelle exploration, en plein jour cette fois et donc plus sereine, que je découvrais les traces qui faisaient le tour de mon promontoire.

Plusieurs animaux, à moins qu’un seul vraiment obstiné, avaient battus le pavé en dessous de mon balcon une bonne partie de la nuit sans en trouver le chemin praticable à moins qu'ils n'aient été repoussé par l’éclat de mes pierres.

J’observais au passage qu’ils avaient fait un détour de plusieurs mètres là où la dépouille de l’Ernolis s’était écrasée, démontrant ainsi la défiance des bestioles envers ce super-prédateur.

En examinant attentivement le sol et rassemblant mes connaissances, je pus identifier l’espèce du ou des coupables. Des Varazas …
Heureusement que j’avais balisé mon refuge de Séraphines car sinon …

Les rumeurs de la nuit me revinrent en mémoire, était-ce eux que j’avais entendu dans mon demi-sommeil ? Et comment pouvais-je avoir pu les entendre et même le comprendre ?
Mon père était un Zoologiste patenté et accompli et ma mère possédait aussi un je ne sais quoi qui la liait plus que n’importe qui de rencontré par la suite avec la Nature mis à part Wendya peut-être.

Aurais-je hérité de certains traits ou de certaines des aptitudes de mes parents de la même manière qu’ils m’avaient transmis la couleur de mes cheveux ou de mes yeux ? Serais-je un Zoologiste moi aussi ?

Cette pensée me fit monter le cœur au bord des lèvres et je secouais la tête pour faire partir cette idée de mon crâne.

Non! Je n’étais pas comme eux, j’étais « normal » !  J’avais rêvé tout cela ou j’avais eu la fièvre et mon esprit avait interprété des cris et les avait humanisés !

Toujours est-il que ces traces, elles, avaient une réalité indiscutable et laissaient présager un danger absolu sur ma tête. Il fallait que je quitte le secteur au plus vite et que je trouve de quoi me préserver de ce genre de visiteurs mortels.
Pas le temps donc d’attendre que du bois soit sec et d’y faire cuire quelque chose !

Je laissais tomber ma récolte et remontais aussi rapidement que je le pouvais, rassemblais mes effets et me rhabillais de mes vêtements encore fort humides puis redescendais et me mettais en route en hâte dans la direction que j’avais évalué.

J’essayais en progressant d’utiliser toutes les ficelles qu’on m’avait inculqué pour brouiller ma piste autant que possible s’il venait à l’idée de me prendre en chasse à mes visiteurs nocturnes.

La coquille Ernolis était accrochée dans mon dos et ponctuait mes pas en cognant parfois douloureusement le haut de mes fesses car je n’avais pu me résoudre à la laisser là-bas, pressentant qu’elle pouvait m’être utile avant que je ne sois enfin en sécurité parmi les miens.

J’avançais plus vite que je ne l’avais prévu et quelques baies trouvées en route me rendirent des forces même si elles commençaient déjà à plus ou moins fermenter. Elles me permirent de ne plus puiser dans la maigre poignée que contenait ma sacoche.

Quand le soleil fut au zénith, j’avais déjà parcouru plus de la moitié de la distance et je trouvais enfin des vestiges de chemins créés par les êtres humains alors que tout autour de moi, la forêt reprenait ses droits et se redressait d’elle-même pour retrouver sa splendeur d’avant, confirmant ce qu’il m’avait semblé détecter le matin même.

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Schaad DebuMerah
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Message(#) Sujet: Re: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Ven 16 Mar - 16:04

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VILLAGE FANTOME ET COMPAGNIE

Retrouver quelques lieux familiers me fut un réconfort bien plus grand que je ne le pensais.

Au détour d’un chemin dont le tracé était devenu presque imperceptible, je revoyais ceux que j’avais côtoyés s’avancer comme des ombres, papotant et riant tout en faisant leurs corvées ou revenant d’autres pour sans doute s’attabler et partager un repas bien mérité.
Je voyais la flamme d’une chevelure me précéder et l’éclat d’un sourire étinceler quand la jeune fille se retournait et me lançait une œillade pleine de tendresse.
C’est cette vision plus que toutes les autres qui coupa court à toutes mes divagations sans doute générées par une soif grandissante et une faim dévorante qui me taraudait l’estomac.

Ce visage que j’aimais tendrement en secret et envers qui se fondaient tous mes espoirs et mes désirs post-Envol s’effaça pour être remplacé par celui qui m’avait si durement impressionné lorsque j’étais dans le marais éphémère le jour d’avant, celui de la Tadryenne morte à qui j’avais repris la besace pleine de Pierres qui pesait lourdement sur ma hanche.

Ce brusque revirement de réalité me fit appréhender plus clairement celle où je marchais, aiguisant mes sens, les exacerbant même.
Ici, la force des flots avait été bien moindre que plus au Nord et les arbres avaient bien moins souffert.

Je pensais trouver en ces lieux une animation soutenue, ou du moins découvrir quelques personnes affairées à remettre de l’ordre dans les bois ou les plantations, mais plus j’avançais, plus le silence devenait pesant.
Enfin si on peut parler de silence. Il y avait les bruits familiers de la forêt, celui de la rivière qui coulait imperturbable quelque part à ma droite avec en arrière fond la joyeuse cascade qui sonnait jadis de ses notes claires, mais aujourd’hui, cela me semblait un hymne funèbre qui murmurait partout, comme des pleurs ou des plaintes lancées par la Nature pour ses fils absents.

L’ordonnancement des lieux avait été bouleversé et là où tout était propre et empreint de respectueuse affection pour le monde, ce n’était qu’amas de vilaines branches et de déchets laissés là par le monstre aqueux.
Cela me faisait l’effet d’une profanation abjecte, d’une salissure contre laquelle il faudrait de longs jours d’un travail acharné pour en effacer la souillure et le souvenir.

Étrangement, mon pas se ralentit alors que j’avançais avec circonspection maintenant, guettant chaque son et chaque mouvement, à l’affût du moindre murmure qui se serrait échappé d’une bouche humaine, du moindre battement d’un pied si léger soit-il sur le sol.

Je levais régulièrement les yeux vers le ciel, vers les frondaisons, impatient d’entrapercevoir les maisonnettes dans les arbres, de repérer quelqu’un passant sur une passerelle entre deux d’entre eux.

Mais non, il n’y avait rien, rien qu’un grand vide qui emplissait tout le secteur avec cette odeur de vase et de fermentation qui planait partout.

Machinalement, je tripotais d’une main la corde retenue à ma ceinture par un lacet alors que l’autre était crispée sur le manche du malheureux petit coutelas qui me serait bien inutile si un dangereux prédateur venait à me sauter dessus.

Tout à coup, je m’arrêtais et me coulais sur le bas-côté, tous les sens en alerte.
Pourtant, il n’y avait rien, tout était calme alentours, pas de bruits suspects, pas de mouvements dans les sous-bois qui auraient pu me mettre sur le qui-vive. Je devenais totalement parano tant le manque était énorme. Presque accroupi, je scrutais devant et derrière et tendais l’oreille.
Rien, juste les bruits familiers et sans importance d’une faune hospitalière telle que je l’avais quittée.

Quelque chose m’avait sans conteste alerté, à moins ce ne soit encore mon imagination ?
Prudemment, je revenais au milieu du sentier et je cherchais ce qui m’avait effrayé. Un bref rayon de soleil filtrant au travers des frondaisons me donna la réponse et je sautais cette fois vivement hors de la petite route.
Là-bas, plus loin, au pied d’un arbre et à hauteur d’homme, quelque chose avait brillé d’un éclat non naturel.

Mon couteau glissa hors de son étui et ma corde se retrouva dans ma main comme par magie, les trois pierres balançant doucement au bout de leurs extrémités.
Dans un silence absolu, je m’approchais, me coulant dans la végétation comme si je voulais surprendre un gibier trop craintif ou trop dangereux.

L’éclat revint encore et encore à mesure que la distance s’amenuisait, mais ce qui en était à l’origine ne bougeait pas.

A une vingtaine de pas, ne voyant âme qui vive ni l’ombre d’une personne à proximité, je fronçais les yeux pour essayer de distinguer ce qui provoquait ce phénomène.
Quelque chose était planté dans le tronc de l’arbre dont la base portait les stigmates d’un feu localisé. Regardant mieux tout autour, je prenais conscience pour la première fois qu’il y avait de ces traces de brûlures un peu partout, même au sol, à peine visible après la grande lessive qui avait eu lieu ici.

C’est en l’air que c’était plus clairement détectable maintenant, et la main tenant la corde vint machinalement tapoter la sacoche aux pierres dans laquelle il y avait aussi l’arme de Tadryon.
Il y avait eu un combat ici, une bataille, et une odeur de cendres froides supplanta les remugles vaseux.

Je dus faire un effort pour retirer du tronc la lame de l’ennemi, m’arc-boutant de tout mon poids dessus et lui imprimant un mouvement de gauche à droite et de haut en bas pour réussir à la déloger de sa gangue végétale. Elle me sembla très lourde en main, son ancien propriétaire devait être un géant parmi son peuple doué d’une force monumentale pour l’enfoncer ainsi.

D’au moins cinq fois la longueur de mon propre couteau à tout faire qui me sembla bien désuet en comparaison, son tranchant au fil acéré me fit avoir un frisson dans le dos à l’idée des chairs qu’il avait pu fendre ou déchirer. Mon ustensile de travail plus qu’il n’était une arme rejoignit sa gaine en sa faveur et en y regardant de plus près, je ne pus que constater que ce n’était pas vraiment un coutelas ni un petit sabre.

Plusieurs excroissances montraient des traces de fractures nettes, comme si on avait brisé des attaches la reliant à autre chose de plus imposant.
Un manche ? Je n’en avais aucune idée, mais même si la tenir n’était ni facile ni agréable, je gardais cette arme de destruction serrée dans mes deux mains, prêt à défendre ma vie en taillant ou en frappant d’estoc.
C’est avec encore plus de précautions et d’appréhension que je reprenais ma progression.

Arrivé sous les arbres familiers, je ne pouvais que constater l’étendue des combats qui avaient été menés ici, mais je ne trouvais aucun corps nulle part.
Sans doute les flots les avaient-ils enlevés et emportés au loin ?
Ou l’une ou l’autre faction avait fait le ménage entre-temps ?
La question restait en suspend et je n’osais toujours pas appeler de crainte d’attirer ceux que je ne voulais pas rencontrer.

Tout ce que j’espérais, c’est qu’un maximum de ceux que j’aimais, ou du moins que je connaissais un peu plus intimement, se soient échappés, aient survécus, mais c’était un vœu pieux informulé, plein de superstition pour oser y penser et l’exprimer ouvertement de peur qu’on ne le contrarie par malice.

Les échelles étaient encore en place me laissant espérer que ceux de mon peuple avaient quitté en dernier cet endroit ou du moins y étaient revenus entre-temps. A moins que la surprise n’ait été totale et qu’ils n’aient pas eu le temps de les remonter ? Je chassais cette pensée de mon esprit y préférant celle contenant plus d’espoir.

Je montais dans les frondaisons en les utilisant, parcourant quelques temps les lieux sans rencontrer qui que ce soit ni déceler une présence récente. C’était devenu un endroit vide et froid, laissé à l’abandon comme après un départ précipité mais pourtant organisé.
Un malaise et une irrésistible envie de m’enfuir loin me saisirent alors inexplicablement.

C’est la soif qui me rappela à l’ordre et qui me fit redescendre puis me diriger vers la cascade en remontant le long de la rivière. Je passais derrière les chutes et une fois au-delà, je sortais une Pierre pour éclairer mon chemin et m’enfoncer dans le tunnel. Curieusement, l’eau déferlante n’avait pas réussi à entrer ici, le sol au début humide à cause de la cascade et de la brume qu’elle générait inévitablement était sec.

Des racines blanches pendaient de-ci de-là et j’en brisais une pour la mastiquer tout en cheminant car elles étaient comestibles et saturées de sucre.
D’autres que moi avaient agi ainsi il n’y a pas si longtemps car je croisais des zones où elles étaient nombreuses à porter les stigmates d’un traitement similaire qui ne laissait que de simple moignons cassés au ras de la pierre.

Enfin je débouchais sur la fontaine et après avoir étanché ma soif de sa fraîcheur pure, je vidais ma gourde du jus des lianes restant, la rinçais et la remplissais de cette or liquide au goût si somptueux.
Pour la première fois depuis ces derniers jours, je me sentais en sécurité, du moins assez pour m’allonger contre la paroi dans un coin et pour m’assoupir non sans avoir tout de même disposé une double rangée de Pierre Séraphiques en travers du couloir d’accès. On ne sait jamais non ?

Combien de temps ai-je dormi ? Aucune idée, sans doute tout le reste de la journée bien entamée et une grande partie de la nuit que je sentais être installée dehors jusque dans mes tripes.
Je m’éveillais sur le qui-vive à cause d’une série de cauchemars où j’assistais à l’attaque des miens par des géants armés de lances-lumières munies de longues lames en bout de canons ou fixées sur leurs avant-bras.
Puis, je revécus la submersion du paysage mais en étant lié à un arbre d’ici et non à celui qui m’avait sauvé la vie.
Enfin, je me retrouvais enfermé dans la grotte où j’étais allongé dans le noir le plus complet et j’ « entendais » une rumeur qui provenait du dehors comme celle qui m’avait perturbé lorsque j’étais sur le promontoire rocheux.

Mais cette voix était unique et ses mots emplis d’une noirceur exclusivement dirigée vers moi.
« Voleur de maison », « mort », « déchirer », « boire sang », « piste chaude », « tueur d’enfant » , « Punir, vengeance » .
Toutes ces sensations me frappaient comme autant de gifles immatérielles alors que leur point d’origine tournoyait à quelques distances. Ce fut l’éclat de deux yeux de rubis dans l’encadrement du tunnel plongé dans l’obscurité qui me réveillèrent et me firent me dresser d’un coup, baigné de sueur.

Un coup d’œil vers le couloir me confirma que ma barrière était toujours là et que j’avais encore une fois rêvé.

Pourtant, après avoir à nouveau rassasié ma soif et mâchonné une ou deux racines, je commençais à penser à ma situation tout en sentant ce titillement murmurant persister.

Le Village était vide de tout habitant, mais j’étais certain que mon peuple n’avait pas été éliminé entièrement, qu’il était quelque part, dispersé peut-être, livré aux griffes et aux malheurs de la grande forêt, mais toujours là, marchant sous les frondaisons et virevoltant dans les branches hautes. Il fallait que je les retrouve, où soient-ils allés, même si …

C’est là que je réalisais finalement que j’avais raté mon Envol.

J’étais revenu au Village avant les sept jours et même si il n’y avait plus personne pour m’y accueillir ni constater mon échec, j’avais échoué. Bien malgré moi.

Fataliste, je haussais les épaules. Si pour eux et en fonction de règles j’étais de fait recalé, je savais moi que je ne devais ma survie à personne d’autre et dans les même circonstances je doutais de celle de bien de ceux qui ne se priveraient pas de me cracher à la figure.

Je me relevais donc de mon accablement initial et décidais d’aller voir dehors ce qu’il en était véritablement de l’heure et du temps.

Pour ne pas me cogner partout, je m’éclairais à nouveau d’une pierre prélevée dans mes barrières et juste avant d’arriver derrière le rideau d’eau, je l’enfouissais dans mes vêtements, tout au fond d’une poche. Quelque chose comme un instinct du danger incompréhensible m’avait averti et guidé mes gestes.

Doucement, après quelques instants pour m’habituer à l’obscurité qui m’avait entouré, je m’approchais du mur liquide et chantant. J’observais au travers l’extérieur plongé dans une pénombre bien moins opaque grâce aux étoiles qui dispensaient leur clarté, donnant un air encore plus irréel à la forêt où se mouvaient les ombres des feuillages bercés par un petit vent.
Le ciel était clair et tout respirait la tranquillité. Pourtant je ne pouvais me départir de ce sentiment de présence hostile qui m’avait envahi.

Je restais ainsi un long moment, immobile appuyé d’une main contre la paroi, attentif, et bien m’en a pris !
Une ombre plus sombre, plus noire que la nuit, passa d’un bond de derrière un arbre à un autre juste en face, revint nez au sol en suivant une piste, leva le museau en l’air à la recherche d’effluves puis trotta quelques instants dans ma direction.
Les murmures qui m’avaient réveillé revinrent me hanter. « Piste va eau », « Parti dans eau », « Respire, attendre respiration », « égorger » … Encore mon imagination ou tout simplement une interprétation des mouvements et attitudes de ce qui se déplaçait dehors ?

J’eu un mouvement de recul et mon talon frappa durement un caillou qui alla sonner contre la paroi. Le bruit fut sec et bref, mais autant je me figeais, autant l’autre dehors stoppa et resta interdit, aux aguets, regardant partout et surtout dans ma direction.
Je retenais ma respiration, pensant qu’il l’entendrait aussi certainement, et je ne bougeais pas, si ce n’est ma main qui atteignit la poignée de l’arme récupérée l’après-midi même, enfin ce qui pour moi en faisait office vu sa taille.

Une vague de haine me submergeait semblant provenir de la créature qui se couchait dans l’herbe et commençait à avancer doucement vers ma position, en bon prédateur rompu à la chasse d’embuscade.

Je tenais maintenant mon arme à deux mains, la pointe tendue devant moi, pliant le jarret à demi en prévision du choc si ce monstre venait à bondir au travers de la cascade. J’en serrais tellement fort la poignée que mes bras se mirent à trembler un peu sous la pression qui m’envahissait, j’avais une peur mortelle au ventre à l’approche de ce combat qui était inévitable.

C’était un Varaza, seul à priori, mais pour moi c’était déjà suffisant pour me promettre une mort brutale même si je tentai de défendre ma peau au mieux. Était-ce celui de l’autre nuit qui m’avait pisté et suivi jusqu’ici ?
Pourquoi cela ? Pourquoi moi ? Était-ce son antre que j’avais investi et occupé brièvement sans m’en douter une seconde ?

Les impressions revenaient m’agresser comme une haine que je ressentais physiquement venir de l’extérieur et que j’étais maintenant inexplicablement convaincu qu’il en soit l’origine.
Tout mon être était tourné sur les quelques poignées de secondes qui arrivaient, les dernières d’une courte vie peut-être ?

Mais comment pouvait-il me voir ou même me détecter caché derrière la cascade ? Comment pouvais-je sentir aussi ce froid glacial qui s’avançait avec lui aussi inéluctablement que la mort en marche.

Les leçons de vie qui me furent données jour après jour depuis ma naissance par ma mère, parfois mon père lorsqu’il venait nous rendre visite, puis et surtout lors de mon intégration dans le Village, me revinrent en masse et l’illumination me frappa tout à coup.

Cette créature percevait ma présence par un autre moyen que ses sens communs, elle « voyait » mon Shetra, cette énergie qui émanait de tout être vivant et peut-être devais-je ressentir le sien dans l’état fiévreux où j’étais, focalisé sur ma personne, sur sa proie et l’objet d’une haine inexplicable.

C’était ce que je déduisais en ressentant physiquement, une sorte d’effluve glaciale et qui me figeait jusqu’aux os tandis qu’elle me détectait et me fixait malgré le rideau d’eau qui nous séparait.
Je récitais alors une prière silencieuse demandant à Nature de m’accorder une mort si ce n’est glorieuse, du moins très rapide.

Elle se ramassait pour bondir et me sauter dessus, moi je me campais sur mes positions, les mains crispées sur ce bout d’arme d’un autre peuple et le temps se figeait encore l’espace de quelques seconde avant de certainement reprendre son cour à une vitesse défiant tout entendement.

Mais tout à coup je la vis relever le col et regarder tout autour d’elle, ses traits changeant de physionomie pour le peu que je pouvais percevoir de sa nature. Elle regardait en l’air et poussa soudain un barrissement où se mêlait frustration et inquiétude.

Des arbres proches tombèrent des formes sombres à peine plus petites qu’elle qui se regroupèrent en formant un large arc de cercle et se mirent décidée s en marche sur elle, visiblement prêtes à engager un combat farouche où leur nombre leur donnerait l’avantage sur sa force pure.

L’animal renâcla et leur fit face non sans avoir jeté un dernier regard flamboyant dans ma direction, puis se mit à reculer, mètres après mètres en grondant furieusement.
Lorsque les nouveaux venus passèrent de l’ombre à la clarté fragile du ciel étoilé. Je reconnu immédiatement les familiers du village et mon cœur fit un bond dans ma poitrine tandis que l’espoir investissait mon âme. Il y avait là quatre ou cinq Pecus de belle taille, un ou deux petits Varasas si difficiles à apprivoiser et trois Garges arrivaient maintenant, faisant grands bruits en se frayant un chemin dans les broussailles.

Mon peuple était parti, l’eau les avait sans doute tous dispersés, mais ceux-là étaient revenus d’eux même ensuite, reprenant leur place et leurs fonctions dans ce village fantôme.

Les choses s’accélérèrent soudain quand le Varaza sauvage fit volte-face et détala, lançant la chasse proprement dite qui vida les lieux en un clin d’œil dans un grondement fantastique.
Je passais à l’air libre, tremblant de tous mes membres et écoutait la rumeur de la poursuite où appels et hurlements se relayaient de loin en loin pour ne plus être audibles finalement.

Je ne doutais pas un instant que cela pourrait durer tout le reste de la nuit et je retournais à l’intérieur des chutes l’esprit légèrement apaisé, la tête enfin libre de toute ces sensations étranges et étrangères qui le minaient.

Savoir que de tels gardiens étaient là m’avait mis du baume au cœur et me décida à m’installer dans une habitation plus « humaine » et sans aucun doute plus spacieuse dès le matin. Même si cela devait être temporaire, j’avais la ferme intention de me mettre en quête des miens rapidement, je prendrai mes quartiers dans la maison de Wendya qui était aussi un peu la mienne, pour me préparer réellement à ce voyage.

Le lendemain matin donc, tout mon balluchon sur le dos y compris la demi coquille d’Ernolis retenue par un double système de lanières me donnant l’air d’un étrange animal bipède, je remettais officiellement les pieds au Village, vaincu mais vivant.

J’étais un habitué des lieux y résidant moi-même la plupart du temps.
Plus jeune, j’avais subi les remontrances de Wendya dès que je mettais le Capharnaüm en ne rangeant pas tout à la place qui lui était assigné ou en déplaçant un tant soit peu une fiole ou un ustensile.

De fait, au cours du temps et des tapes sur les fesses ou derrière la tête, un consensus s’était établi et mes petites affaires avaient trouvé leur place dans son propre bazar.
Je détectais donc immédiatement l’étrange modification des lieux en arrivant sur le pas de la porte et reconstituais les événements qui s’étaient produits ici.

Là, près de la table et du lit, on avait soigné quelqu’un à la hâte, plusieurs personnes même vu le nombre de linges ensanglantés qui jonchaient le sol ou la surface de la table centrale.

Puis la vieille femme avait abandonné son logis non sans emporter quelques affaires vitales ou dont elle estimait la nécessité dans son voyage. Ses deux sacoches qui ne la quittaient jamais lors de ses sorties de récolte avaient disparues ainsi qu’un petit sac à dos et son bâton bosselé.

Ce dernier lui était indispensable aujourd’hui pour marcher alors qu’il était plus un moyen de défense et un outil de prospection autrefois. Il était  terminé par une pierre séraphine pointue,  sculptée et polie pendant des semaines avant d’être enchassée dans une branche vivante qui fut coupée lorsque le minéral et le végétal ne firent plus qu’un.

C’était autant une canne qu’un moyen de défense on ne peut plus efficace dont elle ne se séparait jamais pour sortir. Par contre, sur le mur, la lance à lame d’os tranchante comme les dents d’un Varaza de son second mari était à sa place, posée entre deux crochets de bois.

SOINS AU SAUVEUR ET COMMENCEMENT DE LA TRAQUE !

Je posais mes affaires dans un coin et fis le ménage, allumant le feu pour faire bouillir de l’eau, ce qui m’obligea à retourner en chercher plusieurs fois à la source pour refaire les réserves. Une fois cela fait, je fis l’inventaire des ressources comestibles, j’en avais assez pour un bon moment et j’en profitais pour m’attabler devant une collation substantielle, assis de telle façon que je puisse surveiller la porte et la fenêtre à la fois, la lance posée en travers de la table, pointée vers l’entrée.

Je buvais mon gobelet d’eau aromatisé et sucrée quand des pas claquèrent dehors sur la passerelle et dont les battements se faisaient ressentir au travers du plancher de la maisonnée.

En temps normaux, ce n’était pas quelque chose d’étonnant, mais après ces derniers jours passés sur le qui-vive, les nerfs à fleur de peau et la menace éventuelle du Varaza sauvage en prime alors que j’étais seul dans cette contrée désertée, je fus sur le pied de guerre en un instant et le tabouret sur lequel j’étais assis tombait à peine sur le sol du fait de mon brusque levé que j’avais en main la lance pointée vers l’entrée.

Ce n’était pas un être humain, le son des quatre pattes sur le bois et le crissement caractéristique des griffes ne laissaient aucun doute là-dessus non plus que le souffle puissant qui précédait l’intrus.

Un Pecus s’encadra à la porte, incertain et circonspect, restant dehors car ils étaient dressés à n’entrer que si on les y invitait. Il me regardait légèrement de côté, reniflant mon odeur profondément.
J’en vis passer derrière lui un autre et quand il se tourna, je constatais qu’il avait tout un côté de son mufle labouré de coups de griffes et son œil fermé qui commençait à devenir purulent. Si on ne lui donnait pas un minimum de soins, il le perdrait sans doute à cause de l’infection.

Comme il attendait, je compris que c’était mon aide qu’il voulait. Cela me mettait devant  un dilemme. J’avais quelques connaissances médicales surtout imitatives pour avoir aidé bien des fois ma logeuse à préparer ses potions et onguents et l’avoir assisté dans quelques opérations sur des malheureux blessés en exploration ou au travail. Nettoyer les plaies, je connaissais et je savais quoi utiliser, mais recoudre, ça, je n’avais jamais fait.

Je posais mon arme sur la table et d’un ordre bref ponctué d’un signe de la main, je l’autorisais à entrer, ce qu’il fit sans hésiter, imité immédiatement par le second exemplaire, un peu plus petit et plus nerveux.
Je lui montrais le tapis en fibres tressées  au sol en lui ordonnant de s’asseoir pendant que je mettais à nouveau de l’eau à chauffer et que je préparais ce dont j’avais besoin, enfin ce qui me semblait le plus adapté à mon patient dont le compagnon, ou la compagne, s’était allongé un peu en retrait.

Ils suivaient mes allées et venues, confiants, imperturbables et curieux.

Quand l’eau bouillit, j’en prélevais une partie que j’utilisais pour détremper les bandages usagers, y ajoutant quelques mesures de jus désinfectant, puis je disposais deux tabourets face à la bête.
Je posais mes ustensiles sur l’un et mes fesses sur l’autre. L’animal était assis sur son derrière, véritable incarnation de la patience qui me regardait en baissant légèrement le museau car elle dépassait encore en étant ainsi.

J’ajoutais juste quelques gouttes de décoction de peau de Lézo dans un gobelet d’eau refroidie, une mixture qui était un bon moyen d’insensibiliser la région que je devais opérer.
D’une main que je passais sous la mâchoire de la bête, je la maintenais en place alors que de l’autre je commençais à nettoyer les croutes et les plaies en dessous.
Certaines étaient récentes, de cette nuit même, mais d’autres commençaient à dater, d’où ce pue qui les infectait.

Mais un Pecus bien nourri est solide et la puissance de sa nature ainsi que cette absolue sérénité qui s’en dégageaient renforçaient ma propre détermination et mon assurance.
Il broncha à peine quand je m’occupais de sa joue, mais eut un mouvement de recul involontaire quand j’en arrivais à son œil.

Quelques paroles douces mais fermes et une légère pression de la main sur sa mandibule inférieure le calmèrent et il resta de marbre par la suite sous les regards inquiets de son partenaire.

Il faut dire que la décoction de Lézo est super efficace et que j’appliquais du coup un linge entier sur son œil de toute façon aveugle tant il était gonflé.
J’y versais ensuite une bonne partie du verre dessus sans qu’il réagisse.
En attendant que ça fasse effet, je me levais en lui intimant de rester là et j’allais prélever des lanières de viande séchée dans une panière.

J’en lançais une paire à mon patient et en laissais tomber une autre devant son compère qui s’était levé et m’avait suivi. Il n’était pas concerné par l’ordre de ne pas bouger, lui, n’est-ce pas ?

Le Pecus mâchonnait encore quand je me réinstallais face à lui et que j’enlevais le linge maintenant tâché des humeurs malignes qui suintaient au travers de ses paupières. Du bout du doigt, je tâtonnais tout autour et voyant que cela n’occasionnait aucune réponse réflexe, le poison avait fait son œuvre sédative, j’y allais franco pour écarter et regardais le globe oculaire.

En fait, il n’avait presque rien, à peine une estafilade déjà en bonne voie de guérison, par contre, le coup avait entamé l’intérieur de la paupière inférieure et la saleté qui s’y était logée avait fait le reste. Impossible de recoudre ça, je ne pourrais que bien le nettoyer, mais c’est tout et j’espérais que cela suffirait.

Profitant du temps restant de l’anesthésie, je me mis à l’œuvre sur mon impassible patient. L’intérieur de l’œil fut vite aseptisé et retrouva un aspect sain, quant aux balafres, je les recousis comme je pus puis je mis une fine couche de terre crémeuse par-dessus en priant pour qu’il ne se gratte pas avant ce soir.

Tout le long de ces opérations, je n’arrêtais pas de parler, à lui pour lui expliquer sottement ce que je faisais, et pour moi-même pour me souvenir de ce que je devais faire.

Lui m’écoutait, son grand œil affectueux me regardant sans cesse, l’autre relevait la tête de temps en temps et des ronflements sonores montèrent finalement à nos côtés.

Je dus le secouer du pied pour qu’il se réveille et ils sortirent ensemble non sans m’avoir gratifié d’un coup de tête amical sur la hanche au passage. Je ne les vis plus de la journée mais j’entendais qu’ils se déplaçaient dans les environs de temps en temps.

Cette affaire m’avait mené à plus de la moitié de la journée et assez épuisé, mais j’arrivais quand même à préparer quelques affaires et à établir mes plans qui furent aiguillés par un mot roulé dans un rondin creux laissé à mon intention à l’endroit habituel pour ce genre de messagerie entre la grand-mère et moi. Il m’indiquait la direction approximative qu’elle allait prendre.

Mon malade revint le lendemain sur mon appel et je constatais que sa guérison était en très bonnes voies même s’il avait gratté la couche de terre séchée. Je renouvelais le cataplasme, nettoyais à nouveau son œil qui ne suintait presque plus non sans avoir été obligé de faire provende de quelques lanière de viande, distribution obligatoire vu que le second qui avait bien repéré la panière s’était posté en garde juste aux pieds en soupirant  profondément de temps en temps tout au long des soins.

C’est le surlendemain que je me mettais en route, la lance à pointe d’os en remplacement du coutelas Tadryen et ma carapace d’ Ernolis modifiée et découpée grâce à la sève d’Araell en guise de cuirasse à la place des épaulières en bois que je laissais là, abandonnées sur le tas de mes vieux vêtements..
Avec cette armure légèrement articulée pour ne pas trop me gêner dans mes mouvements, j’avais les épaules couvertes du milieu des omoplates jusqu’aux pectoraux.

Je n’avais pas de piste, mais à la lecture de la lettre laissée pour moi, j’avais une direction, c’était déjà un début. Lorsque je passais les limites externes du Village, des grognements plaintifs s’élevèrent de derrière moi et je leur répondais en levant le bras très haut et en lançant un « Yoho » joyeux pour éviter que mon cœur n’explose.

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Schaad DebuMerah
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Message(#) Sujet: Re: [SOLO ENVOL Schaad DebuMerah] Le moineau déplie ses ailes (en 8 Actes)[Terminé] Ven 23 Mar - 15:03

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LA PISTE VERS LA MER

C’est confiant mais plein d’incertitude quant à la finalité de ma quête que je reprenais le chemin de cet enfer vert à la recherche de ceux que je considérais comme miens.
J’étais globalement mieux équipé que le jour de l’Envol et un peu plus expérimenté aussi. Du moins je me sentais comme tel.

N’avais-je pas survécu non seulement à quelques nuits seul dans le monde cruel, rien d’extraordinaire me direz-vous si on sait que cela fut mon quotidien avant d’être finalement amené parmi les Fils d’Ohibaan.
N’avais-je pas aussi traversé un marécage inconnu et repris à l’ennemi un plein sac de Pierres Séraphiques sans être inquiété plus que mesure ?

N’avais-je pas survécu à un tremblement de terre et à une déferlante glacée venue de la mer ? N’avais-je pas échappé aux crocs d’un Varaza sauvage qui suivait ma piste obstinément ? Quoique j’avoue là que je n’y étais pour pas grand-chose, mais j’étais prêt à défendre ma vie plutôt que de fuir comme une mauviette.

N’avais-je pas par contre mis à profit les leçons médicales de ma vieille tutrice pour me soigner moi-même mais aussi l’un de nos familiers à qui j’avais évité de perdre un œil blessé ?

J’avais fait tout cela sans aide ni beaucoup de moyens et je n’en étais pas peu fier.
Mais en m’enfonçant dans les frondaisons et en sentant les taillis se refermer dans mon dos, je revenais sur ce sentiment de puissance qui m’avait fait croire un instant avec suffisance d’être invincible. Je n’étais en aucun cas le maître du monde ni de ma destinée. Loin s’en fallait.

Bien sûr maintenant je possédais une lance à pointe d’os qui avait appartenu à l’un des maris de Wendya, disparu trop tôt lors d’une chasse dans les recoins les plus sombres de la Couronne.

Bien-sûr j’avais modifié mon grappin équipé à un bout des trois pierres pour agripper et enlacer les branches en ajoutant de l’autre côté un trident d’os pour escalader les blocs de roc, ce qui m’éviterait à l’avenir de fastidieux contournements.
J’avais aussi dans ma besace de quoi me soigner, onguents et pommades, ainsi que six Pierres prélevée sur mon trésor de guerre que j’avais dissimulé dans le village avec les armes prises à l’ennemi, à savoir le lance rayon de la rouquine et la baïonnette trouvée fichée dans l’arbre.

J’avais aussi troqué mes bottes qui avaient bien souffert contre une nouvelle paire moins usée et échangé mon manteau et mes gants en lambeaux pour des plus corrects.
Sur mes épaules cliquetaient joyeusement les épaulières en carapace d’Ernolis articulées avec des lacets de cuir, ce qui me faisaient ressembler à un guerrier, un Varsha miniature … Mais je n’en avais que l’air et pas la chanson ni la carrure …

A chaque pas, ma peau me rappelait qu’elle avait souffert d’être exposée à des liquides corrosifs ou à l’agressivité de plantes sur mon chemin. Les bleus qui parsemaient chacun de mes membres attestaient également des chocs qu’ils avaient subis lors de mes réceptions encore trop aléatoires contre des troncs ou des rochers plus durs que moi, proclamant mes insuffisances et mon manque de savoir-faire.

Je n’étais qu’un novice qui avait sans doute eu de la chance, beaucoup de chance … Si Mère Nature était de la partie pour veiller sur moi depuis le début, elle avait eu fort à faire … Et cela n’était pas terminé.

Malgré tout, je marchais décidé et reprenais les chemins survolant les fourrés avec toute la défiance de ma jeunesse et la prudence de mon incertitude. Régulièrement je descendais pour explorer le sol, toujours sur le qui-vive, cherchant une piste, une trace, un indice qui me dirait que quelqu’un était passé par là.

Wendya m’avait laissé un mot, caché enroulé dans un tube de bois qui nous servait à communiquer lors de nos allées et venues respectives. C’était notre petit secret, notre messagerie personnelle, et encore une fois elle nous servait, preuve que la vieille femme avait une totale confiance en ce qui concernait mon retour.

Par contre, je ne m’expliquais pas pourquoi elle avait pris la direction du Sud-Est. Il n’y avait par là rien que je ne connaisse qui pouvait abriter les nôtres. Une fois au bout de la forêt, soit ils se trouveraient face à la mer, une étendue d’eau si grande que je ne pouvais imaginer sa fin, soit en virant au Sud, c’était le Désert Pourpre qui barrerait leur chemin et tout ce que cela impliquait.

Pour n’avoir jamais vu la première, je n’en savais que ce que j’en avais entendu raconter, je ne voyais pas ce qu’ils y trouveraient en matière de refuge ou d’aide. Par contre, pour le désert, là je connaissais et je savais aussi que ceux des miens qui s’y aventureraient devraient supporter bien des maux s’ils voulaient le traverser, des maux bien pires que cette forêt pour des néophytes. Mais pour aller où finalement ? Mes connaissances du monde au-delà étaient si réduite, je n’avais pas le choix, il me fallait les rattraper coûte que coûte.

Ils avaient au pire six jours d’avance sur moi, mais ils étaient en groupe et un groupe va moins vite qu’un homme seul même s’il lui faut chercher la piste régulièrement. J’avais donc pris la direction droit-devant au début, mais ne rencontrant aucune trace dans mes investigations régulières, j’avais commencé à faire des arcs de cercle de plus en plus grands pour avoir une chance de croiser le chemin qu’ils avaient empruntés.

Ce n’est que le matin du troisième jour de mon départ, huitième ou neuvième du leur, que je trouvais enfin quelque chose à me mettre sous la dent, juste au moment où j’allais rebrousser chemin d’un de ces longs détours.

Ce n’était pas grand-chose, un vieux sac craqué et taché, abandonné accroché dans une branche basse, mais il me redonna l’espoir tout en me posant une nouvelle énigme. Il ne contenait que des déchets, enfin des choses inutiles, et j’avais beau chercher alentours, pas une marque sur le sol.

Comment était-il arrivé là ?
Comme il n’y avait rien au sol, à moins que dans mon empressement stupide à m’en approcher je n’ai effacé ou brouillé les traces au point de me les rendre illisibles, je montais dans les arbres et examinais les branches et les troncs dans le secteur.

Toujours rien, pas une éraflure faite par un grappin ou une botte. Seuls les meilleurs peuvent passer ainsi d’arbre en arbre sans laisser une infime trace, et ceux que je poursuivais n’étaient pas censés être de ceux-là … Encore un mystère qui s’opposait à moi qui n’était pas un Ziyana, loin de là.

Après une heure à tourner en rond, je revenais au sac et perché sur une branche en surplomb, je restais là à examiner les lieux. Il y avait une raison à sa présence, on n’abandonne pas des choses comme ça, pas chez nous, surtout aussi visibles ou ostensiblement exposées aux vues de tout le monde …

J’avais foulé le sol en dessous, donc inutile de m’attarder sur ça, restaient cette branche et le sac. Il ne pouvait avoir été jeté et s’être accroché à elle tout seul, il était tout contre le tronc, bien loin du rameau de feuilles qui en garnissait l’extrémité et celui-ci était intact ou du moins à peine froissé. On avait donc pris le soin d’enfiler la bandoulière en préservant la plante …

Je restais là dubitatif, certain que la solution était sous mes yeux et qu’à cause de  mon inexpérience, je ne savais pas lire tout cela, en grande partie parce que je n’étais pas né dans le Village.
A force de cogiter, de chercher un indice dans ma mémoire, il me revint à l’esprit les dires d’un vieux qui nous enseignait quelques rudiments du pistage et des us et coutumes des marcheurs de la forêt.

« Quand vous êtes dans la forêt, il y a des arbres, seuls repères possibles avec les pierres et les rivières car ils ne bougent pas. Mais quand on regarde l’arbre, il faut aussi bien le voir dans son ensemble que chacune de ses branches isolées, car elles sont comme autant de doigts pointés dans des directions possible à prendre.  Utiliser ces doigts est l’un des secrets des chemins dans le labyrinthe verdoyant, il suffit de distinguer l’une des autres, celle qui vous indique la bonne direction …»

Et je compris alors le pourquoi de cette sacoche alors que je tournais mon regard vers la direction qu’indiquait la branche, souriant amèrement de ma mémoire défaillante. Le moindre rejeton du Village aurait tout de suite compris, pas moi !

Du coup, voulant rattraper mon retard imbécile, je forçais doublement en passant d’arbre en arbre, tant et si bien qu’au soir, alors que la pénombre tombait, j’entendis la rumeur des sous-bois cancaner à propos d’intrus dans le secteur.

C’était une chose que j’avais observé depuis tout petit, alors que j’étais avec ma mère isolé de tous. La faune indique toujours ce genre d’anomalie au travers de ses cris ou de ses silences et ceux de mon peuple avaient beau faire partie de cet environnement, ils étaient de toutes façons loin de leur territoire et donc inconnus des animaux qui peuplaient ces lieux.

En redescendant, je fus d’autant plus certain d’être arrivé au but de mon voyage qu’une légère odeur de bois brûlé planait dans la futaie presque au ras du sol. Ils avaient pris le risque d’allumer un feu qui ne devait pas faire beaucoup de fumée car je n’avais vu aucune colonne blanche s’élever au-dessus des frondaisons alors que j’étais en altitude. C’était la preuve que quelqu’un d’expérimenté faisait au moins partie du groupe.

Sur le sol, je devenais autant une proie que le chasseur, surtout que c’était l’heure où les pires prédateurs commençaient à rôder,  et je me coulais dans la végétation en tâchant d’être aussi silencieux et discret que possible, m’arrêtant à intervalles irréguliers pour écouter les rumeurs du sol et du vent, humant l’air comme un Varaza et inspectant chaque coin d’ombre avant de repartir sous le vent en remontant la piste de cette fumerole.

Bientôt des murmures, des mots à peine prononcés furent audible. J’y entendais l’inquiétude et le chagrin. Arrivé assez proche de leur origine, je me redressais un peu pour voir qui était là. La lueur du feu était à peine visible même au sol. Ils l’avaient encagé dans un trou creusé dans le sol puis entouré de grosses pierres jusqu’en haut, ne laissant qu’une troué réduite de part et d’autre pour le nourrir ou y mettre quelque chose à cuire. La chance avait voulu que j’arrive par un de ces côtés, sinon j’aurais pu passer à vingt pas sans en distinguer la clarté.

Avant que je ne puisse faire un mouvement, une ombre massive se redressa sur mon côté droit et je me retrouvais avec la pointe d’une lance d’os sous le nez, moi qui pensais avoir été si discret qu’ils ne pouvaient m’avoir entendu approcher.

Je ne voyais pas le visage de l’autre, un immense gaillard musculeux, mais je sentais son regard me dévisager et tout à coup, dans la luminosité diffuse, je vis l’éclat de son sourire barrer son visage alors qu’il écartait de la pointe de sa lance la mèche de cheveux qui cachait mon front du côté où était gravé le tatouage que m’avait fait ma mère en son temps, jusque-là injustifié pour les membres du Village.

« Tu es Shaad n’est-ce pas ? L’apprenti de la vieille Wendya. Tu as de la chance, si je t’avais repéré plus tard, j’aurais tiré avant de venir voir qui tu étais …  Venir sous le vent, c’est bien, mais approcher en ne masquant pas ton Shetra et en marchant comme une Garge rend cela inutile … Allez, viens, approche du feu Verarshär, nous avons de quoi manger et boire … Nous allions éteindre le feu et monter dans les arbres, tu nous aurais raté à moins d’une heure près …»

Et d’une bourrade dans le dos, il me propulsa vers le campement.
Par devers moi, je grommelais sur cette façon rustre de me traiter, supputant en morigénant que je les aurais trouvé quand même s’ils avaient été en l’air tout en restant étonné que cet homme puisse détecter mon Shetra aussi facilement comme semblait l’avoir fait le Varaza sauvage. Il avait dit que j’aurais dû le masquer, cela pouvait être fait ? Mais comment ? Comment masquer ce qu’on ne peut voir soi-même et qu’on ne peut contrôler ?

C’était un des mystères que je me devrais d’élucider quand la situation me le permettrait.
En attendant, je ne protestais pas sur le terme qu’il avait employé pour me qualifier, Verarshär, je n’étais tout de même plus un petit garçon n’ayant jamais quitté son nid, non mais !

Je me retrouvais rapidement au milieu du petit campement au centre duquel brillait à peine une flambée et autour de laquelle se pressaient une dizaine de personnes, autant d’hommes que de femmes, tous armés et tatoués à la façon des grands chasseurs ou des grand guerriers de notre peuple.

Une patrouille ? Ils suivaient silencieusement, intrigués et amusés, l’examen dont me gratifiait mon chasseur. Il me prit d’autorité ma lance des mains, la retourna dans les siennes plusieurs fois avant de me la rendre finalement.

« « Tu faisais partie de ceux du dernier Envol non ? Comment t’es-tu procuré cette arme de Rärsha ? »

Il fixa ensuite mon armure improvisée et donna des jointures de son poing à demi fermé dessus ce qui fit monter un bruit sec dans la nuit.
« « Et ces épaulettes, qui te les a donné ? Comment es-tu arrivé ici ? » Et il ajouta trivialement en s’adressant aux autres : « « Regardez le beau mini-Trynasha que je vous ai ramené ! »

Sa boutade à mon encontre et la moue qui se dessina sur mon visage immédiatement fit fuser les rires de la petite troupe. Ils se moquaient de moi mais je sentais bien que ce n’était pas réellement méchant, juste une soupape qui lâchait du lest bienheureusement.
Mon examinateur se tenait les côtes en riant de bon cœur et finalement me mit une bonne claque dans le dos ce qui lui causa une cuisante douleur sur le plat de la main.

« Hey ! Mais c’est que son dos aussi est en roc à ce petit ! Allez, assieds-toi et raconte nous tout cela, tiens, manges et bois aussi, nous avons encore un peu de temps » Dit-il après avoir juré un coup puis en me tendant une brochette de viande cuite et une gourde avant de s’asseoir en tailleur près de l’âtre.

PAUSE AUTOUR DU FEU

Je pris la viande mais refusais l’eau, j’avais mes propres réserves et je savais qu’un bon chasseur ou qu’un voyageur ne devait compter que sur ses propres possessions en cette matière en forêt et encore bien plus dans le Désert Pourpre.

De fait, je m’asseyais à ses côtés et pour me venger, je mordais à pleine dents dans un morceau de viande doré puis mâchais consciencieusement ma bouchée sans me jeter dessus comme un affamé. Je voulais lui démontrer que je ne crevais pas de faim comme il croyait.

Du coup, je me délectais aussi de ma petite vengeance en le faisant mariner un peu, observant du coin de l’œil son impatience monter sous un masque impassible.
J’essuyais une coulée de graisse qui dégoulinait sur mon menton avant de parler.
« La lance je l’ai prise chez Wendya il y a un peu plus de trois jours et la cuirasse, c’est moi qui l’ai réalisée avec une carapace d’Ernolis récupérée après la grande vague.» Il m’avait quand même énervé et le ton que j’avais en était teinté d’une certaine rogne sous-jacente.
En m’en apercevant, je radoucis ensuite … « Vous avez vu Wendya ? Et les autres ? Vous avez des nouvelles ? Qu’est-ce qui s’est passé au juste au Village ? »

Mais le guerrier leva sa main en signe d’apaisement :

« Raconte depuis le début Fils, ensuite ce sera mon tour … Qu’est-ce qui s’est passé après que tu sois parti ? Nous t’écoutons … »

Je jetais le bâtonnet dans le feu et après l’avoir regardé se racornir et s’enflammer, je commençais mon récit.
Bien sûr, je ne racontais pas tout, j’oubliais certains détails comme l’arme de la Tadryenne morte, mais je parlais des Pierres et du reste, parfois interrompu par des commentaires approbateurs provenant de l’assistance ou des questions de mon interlocuteur.

En fait, j’avais l’impression de passer un examen devant un aéropage et il s’avéra que c’était cela que je vivais dans la candeur de mon histoire. Je parlais honnêtement du marais donc, des lueurs dans la nuit, du tremblement de terre, du raz de marée qui suivit puis de mon retour et du Varaza sauvage, mais je ne pipais mots à propos des voix que j’avais entendues dans ma tête.

« Je ne suis donc resté que trois jours en dehors du Village, j’ai raté mon Envol du coup … »

« Ce n’est pas ce qui importe, poursuis … »

Et je poursuivais donc mon récit, n’omettant pas mes faux pas ni ne montant mes victoires en épingle, notant que les regards des autres avaient changé au fil du compte de mes pérégrinations.

On ne me regardait plus comme un gamin qui s’était pris pour un guerrier dont on presserait le nez pour en voir couler le lait maternel, non, on me regardait maintenant comme un homme qui narrait son aventure sans vanter ses prouesses et en avouant ses faiblesses et ses erreurs.

Parfois, je m’interrompais pour poser une question mais invariablement, la réponse était la même, « on verra après ». Pourtant, je vis ses sourcils se froncer à plusieurs reprises, quand je parlais du Varaza qui me voyait derrière la cascade et à propos de ce que j’avais ressenti alors. Avait-il deviné que je lui cachais quelque chose d’autre ?

Lorsque je parlais d’avoir soigné le familier et comment, j’en profitais pour sortir de ma besace les pots d’onguents que j’avais embarqué pour ce dernier voyage. L’une des spectatrices se rua sur le pot portant une marque commune aux Soigneurs et s’affaira à changer les bandages de la cuisse et du côté du blessé, piochant allègrement dans cette manne médicinale.

Je la regardais faire un instant puis je poursuivais, alignant aussi les six Pierres que j’avais prélevées sur mon trésor, l’espace du campement s’éclairant du coup d’une lueur bleutée franche qui fit reculer la nuit de quelques mètres.

« Ranges les, nous devons rester discrets, Tadryon rôde encore … Poursuis … »

Je les remis donc dans le sac et finissais mon histoire en parlant du sac et de mes recherches infructueuses jusqu’à ce que je les rencontre et qu’il me capture.

« Voilà, c’est tout, et vous ? Que s’est-il passé au Village au juste ? Où sont-ils tous passés ? Avez-vous vu Wendya, Nanna ? Nanahuta plutôt ? Et les autres de l’Envol ? Est-ce qu’ils sont revenus ? Les avez-vous retrouvés ? »

Il y avait un grelot dans ma voix à chacune de mes questions qui s’éleva presque dans les aiguës sur la dernière car à travers elle j’espérais avoir des nouvelles d’une certaine rouquine …

L’homme leva la main à nouveau et je refermais la bouche pour suspendre le flot de mots qui voulaient en sortir alors qu’il restait silencieux et le resta quelques instant, pensif. Je le vis faire voyager son regard de l’un à l’autre et captais des hochements de tête approbateurs en réponse d’une question informulée.

Ils se connaissaient assez pour converser sans seulement échanger un mot, comme une meute pendant la traque et la chasse d’un gibier difficile ou craintif et svelte.
Quand enfin il reporta son regard sur moi, je vis une forme de contentement joyeux filtrer de ses prunelles et quand il s’exprima, une certaine dose de fierté, de respect était perceptible.

« Je pensais avoir capturé un Verarshär totalement perdu, mais c’est en fait Varsäl confirmé qui s’est laissé surprendre par un trop plein de confiance …»

Flatté par le compliment appuyé par les remarques brèves des autres, j’esquissais un sourire et piquais un fard incontrôlable.

« J’ai raté mon Envol et je ne suis pas un Varsäl … »

Il me posa alors la main sur l’avant-bras et me regardant droit dans les yeux il m’affirma gravement :

« Ce que tu as vécu en quelques jours, peu des nôtres l’ont connu en une seule vie, et tu es là, devant moi … » Il pointa son doigt sur mon front, redessinant mon tatouage jusque-là illégitime de la pulpe.

« Par ce tatouage, moi, Shironaes de la patrouille du Sud, je te confirme dans le monde des hommes et t’accueille au nombre des adultes de notre peuple. Bienvenue mon frère »

Lorsqu’il prit mon avant-bras et m’amena à lui serrer le sien en retour dans la même étreinte, des vivats en sourdine montèrent tout autour et des mains applaudirent en frappant sur le sol. Ce fut un moment qui restera gravé dans ma mémoire et que je chérirai toute ma vie, un moment ou la plénitude me submergea et où pour la première fois je me sentais solidaire des miens, je me sentais faire partie de ce peuple et de ce monde nouveau qu’était celui des adultes. Je n’étais plus un enfant mais un homme, enfin presque.

« Merci » … Ce fut tout ce que mes lèvres purent laisser passer à cet instant-là et je n’eus plus rien à dire pendant les minutes qui suivirent. En effet, Shironaes, après avoir fait passer sa gourde pour trinquer à ma nouvelle promotion, me donna les réponses à certaines questions que je me posais, me décrivant brièvement l’attaque de Tadryon et les combats, ce qui se passa pour eux lorsque la terre trembla et que tout fut submergé ensuite et enfin leur marche vers l’océan dont je ne trouvais aucune trace car ils étaient passés bien plus à l’Est pour éviter les Tadryens.

Là-bas, des navires Lamentaks les embarquèrent tous, enfin ceux qui étaient arrivés jusque-là.

Shironaes et sa patrouille étaient revenus trop tard d’une dernière ronde pour trouver des retardataires et ne purent que voir disparaître les voiles derrière la courbure de la mer. Ils avaient finalement rebroussé chemin pour revenir vers le Village où ils savaient que des expéditions viendraient régulièrement récupérer ceux qui pourraient s’y être réfugiés entre-temps.

« Avez-vous vu Wendya ? »

Shironaes baissa la tête puis interrogea des yeux ses compagnons. « Non, mais il y avait beaucoup des nôtres sur la plage et nous ne sommes resté que peu de temps pour en amener d’autres encore et repartir chercher ceux qui se sont perdus. Elle était dans la première vague de réfugiés, s’occupant des blessés pendant les combats … Elle a sans doute été embarquée avec eux … »

Je sentais l’incertitude dans son ton. Une colonne affaiblie était une cible facile pour l’ennemi et il avait parlé des raids incessant contre les Fils d’Ohibaan … Une prière silencieuse monta dans mon esprit et s’envola jusque aux flots que je n’avais jamais contemplés.

Il poursuivit, sans doute pour répondre à ma question de tout à l’heure en me donnant des nouvelles de trois autres postulants à l’Envol. Öcto était de ceux-là, curieusement réapparu le lendemain sans une égratignure ou une salissure mis à part sur ses bottes alors qu’il pataugeait dans la boue. Mais d’une certaine rouquine, rien … Mon cœur se serra et une pointe le transperça alors qu’une autre prière montait silencieusement vers le firmament.

Shironaes décida à ce moment là qu’il était temps pour nous de monter dans les arbres et de prendre un repos mérité. Il désigna ceux qui monteraient la garde en premier et les autres se hissèrent dans les frondaisons, aidant le blessé à grimper et à s’installer pendant que le feu était éteint et refroidi.

Habitué à ce genre d’escale, je balançais mon grappin et montais à la force des bras jusqu’à la moitié du tronc d’une des arbres choisis. Là, ayant à vue plusieurs de mes colocataires, je me liais au tronc, réflexe qui m’avait sauvé la mise il n’y a pas si longtemps.

Shironaes vint se loger sur une branche voisine, un peu trop protecteur à mon goût, mais resta dans une attitude de veille silencieuse.
Rassuré par cette présence amie, je sombrais rapidement dans un sommeil de plomb jusqu’à ce qu’un hululement de Teneo tout proche ne m’en tira brusquement.

Je me redressais d’un coup en empoignant fermement ma lance jusque là posée en travers de mes cuisses et retenue par un lacet à mon poignet au cas où elle glisserait pendant que je dormais.
Je scrutais la pénombre à la recherche de l’animal mais ne trouvais en fait que Shironaes toujours au même endroit et lui-même aux aguets, fixant le bas de notre refuge avec intensité.

Il me fit signe de me taire, avortant dans ma gorge la question que j’allais lui poser, et m’intima à regarder moi aussi vers le bas alors qu’un autre cri semblable à celui qui m’avait réveillé s’élevait doucement dans un arbre proche.
Un coup d’œil vers son origine me conforta dans ma supposition que c’était ceux de la patrouille qui se parlaient ainsi, s’avertissant les uns les autres et transmettant des informations au groupe.
Du coup, je me penchais sur le côté, la branche sur laquelle j’étais me masquait ce qui se passait en-dessous de moi, et je scrutais la nuit.

Le tronc de l’arbre fut la première chose qui se détacha de cette noirceur générale à mesure que mes yeux s’y acclimataient, ensuite ce fut le sol, plus clair et enfin je la vis. Une ombre se coulait aux pieds de notre refuge, tournant en rond, humant le sol et regardant finalement en l’air.
Ce fut un choc pour moi quand les éclats verts des prunelles croisèrent mon regard aussi surement que si cela avait été en plein jour et s’y fixèrent alors que la bête plantait ses griffes dans le tronc avec la ferme intention de monter jusqu’à moi.
Dans mon esprit se répercuta un hurlement de victoire et encore une image-mot puissante qui me donna le tournis. «Meurtrier ! Voleur !  Voir ! Tuer !».
Un bref coup d’œil à ma gauche vers Shironaes, il ne bougeait toujours pas alors que le fauve commençait à monter en plantant ses griffes.

Tout à coup, plusieurs guerriers dont mon voisin bougèrent en même temps et je pus voir leurs visages éclairés par la lueur des cieux alors qu’au même instant j’avais une perception quasi psychique de leur présence qui occulta celle qui me pourrissait l’esprit.
La bête s’arrêta net, elle aussi avait perçu leur présence jusque-là inconnue. Elle regarda un bref instant chaque silhouette qui s’était dévoilée avant de se laisser tomber en bas et de disparaître dans la nuit.

Je sursautais alors qu’une main humaine se posait sur mon épaule, retrouvant d’un coup l’usage de mes sens habituels, comme si je sortais d’un rêve éveillé.

« Cet animal te traque, vous êtes liés pour je ne sais quelle raison, mais il va falloir régler ça à un moment ou un autre » Je le vis réfléchir, du moins le supposais. « Et apprendre à masquer ton Shetra, il te voit autant qu’il te sent… »
Puis il repartit dans les frondaisons et disparut totalement jusqu’au matin.
Le Varaza sauvage ne revint plus rôder dans le coin de tout le reste de la nuit.

LA FIN DE TOUTES TRAQUES

Après un repas plus que léger, nous nous mettions en route, direction le Village d’où j’étais parti quelques jours avant. Deux d’entre eux portaient une civière improvisée, une peau tendue entre deux longues branches reliées par deux plus petite en renfort, où le blessé reposait qui malgré les soins de la veille ne se portait pas mieux au point que sa peau avait un aspect cireux peu engageant.

Nous allions lentement par rapport à ce que je pouvais faire dans les arbres, mais nous avancions plus vite que je ne l’aurais escompté. Régulièrement deux d’entre eux sortaient des rangs à tour de rôle, s’enfonçant devant ou sur le côté sans doute pour protéger notre marche forcée. Dès leur retour, ils étaient remplacés par deux autres.

S’en suivait un bref conciliabule avec leur chef de groupe, parfois simplement quelques mot soulignés par des gestes rapides, puis ils prenaient invariablement les même places, à savoir la tenue du brancard, alors que les anciens préposés se mettaient devant et derrière nous.

Cette façon de progresser dénotait d’une longue pratique et chacun savait ce qu’il devait faire dans ce ballet incessant interrompu de temps en temps par une pause où peu de mots étaient échangés et où la nourriture et l’eau circulait entre eux.

Moi, j’étais une pièce rapportée, au sentiment d’être un encombrement plutôt qu’autre chose, au même titre que l’homme allongé entre les deux porteurs. Je me laissais porter par la cohésion du groupe, essayant de ne pas être le grain de sable supplémentaire qui en gripperait un peu plus les rouages.

Shironaes se rapprocha de moi pendant une de ces haltes et me demanda si je savais pourquoi l’animal m’en voulait autant, au point de nous suivre, car il était sur nos talons et restait insaisissable aux chasseurs aguerris.
Je lui répondais par la négative et que je ne lui avais rien fait de mal mais le soupçon d’hésitation que j’avais eu ne passa pas inaperçu. Comment pouvais-je lui expliquer ces voix-images-sensations que je percevais sans paraître fou ou être soupçonné de zoologie?

Sans parler de ce qui était arrivé cette nuit devant témoins … Il grommela mais n’insista pas. Je me doutais bien que nous n’en resterions pas là tous les deux et que ce soir il me cuisinerait plus copieusement, mais cela me donnait toute la journée pour me préparer à ce que je lui dirai.

Vers la fin de l’après-midi, notre progression ralentit tout à coup.
Le rapport des deux derniers éclaireurs avait été plus long et ce n’était pas deux autres qui avaient pris leur quart, mais quatre. Quelque chose chagrinait la patrouille et cela m’agaçait de ne pas y participer ni d’en comprendre la raison.

Nous avancions maintenant avec prudence, j’en arrivais à me comporter comme eux, aux aguets du moindre bruit, du moindre mouvement tant au sol qu’en altitude bien qu’eux même restaient plus focalisés sur l’espace terrestre. Ils craignaient quelque chose. Une embuscade ? Des animaux ?

Je prenais conscience du silence qui s’était emparé du secteur que nous traversions. Les animaux se faufilaient partout, évitant tout bruit inutile autant que nous le faisions. Pas un cri, pas un beuglement ou un pépiement. Tout était en attente et en mouvement constant et prudent, comme nous.

Soudain, il y eut un éclair qui traversa la forêt à notre gauche, un peu en arrière, suivi du bruit caractéristique d’un tronc qui s’abat lourdement. Shironaes donna alors pour la première fois un ordre bref mais impossible à ne pas suivre : « A couvert » tout en montrant le cadrant Nord-Est de notre position, plus pour moi d’ailleurs que pour les autres qui avaient pris cette direction d’emblée.

Enfin pas tous car seuls les porteurs s’y dirigeaient alors que les autres, quatre si on comptait le chef de patrouille, s’égaillaient aux quatre coins en sortant leurs armes. Ils s’attendaient à un combat qui de fait était commencé.

Alors que je suivais le brancard en reluquant partout, je vis d’autres lueurs de tirs éclairer la futaie et j’entendis même des exclamations de douleur ou de fureur jaillir en retour.
Tadryon nous avait trouvé et nous avait tendu un piège mortel … A voir les lueurs qui fusaient maintenant régulièrement, ils étaient au moins trois. Mis à part la morte que j’avais approchée dans le marais éphémère, je n’en avais jamais vu et je n’avais aucune envie aujourd’hui d’en voir un … Aussi loin fut-ce-t-il.

Mais le destin en décida autrement.

Au détour d’un arbre, alors que je pensais que nous étions assez loin des lieux des combats qui faisaient rage maintenant, emplissant les sous-bois de leur grondements, une haute silhouette sortit de derrière un arbre et tira. Le blessé sur son brancard fut littéralement coupé en deux par le rayon qui fusa alors qu’il venait de traverser de part en part celui qui le portait devant.

Le dernier ne dut sa survie temporaire qu’à ce qu’il était légèrement décalé sur le côté pour voir lui-même où ils se dirigeaient. S’il avait été dans l’alignement, il serait mort en même temps.

Moi , j’étais plus à droite, donc en dehors du champ, mais je sentis la chaleur que dégageait le tir et je sautais à couvert poursuivi par l'odeur piquante des chairs brûlées, tourneboulais dans les fourrés, me relevais puis allais me cacher derrière un tronc en serrant ma lance contre moi, hors d’haleine.

Il y eut d’autres tir et j’entendis s’éloigner pesamment l’ennemi, sans doute à la poursuite du dernier brancardier.

Une sorte de soulagement égoïste et  morbide me submergea alors et instinctivement, je déliais mon grappin avec la ferme intention de m’échapper dans les arbres, sachant très bien que face à cet adversaire, je ne faisais pas le poids. Je m’écartais de deux pas du tronc, le nez en l’air, sélectionnant une branche capable de me supporter tout en faisant tournoyer les pierres.

C’est alors qu’il y eut des craquements sur ma droite, à une vingtaine de pas, et sur ma gauche à peu près à la même distance. A ma droite venait de sortir une forme musculeuse et sombre, grondante et baveuse, le Varaza dont le regard en disait long sur ce qu’il me réservait. A ma gauche, le Tadryen venait de surgir et de s’arrêter et je vis derrière la partie transparente de son casque un sourire mauvais se dessiner sur sa face. Lui aussi savourait déjà mon trépas.

Il leva son bras armé et le pointa sur moi, pétrifié par mon impossibilité à déterminer lequel des deux était le pire. Ma corde exécuta une dernière révolution et commença un mouvement de balancier qui égrenait les derniers instants qui me séparaient de la mort.

Au ralenti, je vis l’énergie se condenser au bout du canon et venir ma mort éblouissante. Mais un hurlement me bouscula soudain, me faisant tituber alors que le brasier arrivait sur moi pour finir. « A moi ! Voleur ! A moi sa Mort! ».

Une flèche noire m’envoya sur le côté au dernier moment et ce fut mon flanc plutôt que mon ventre qui accueillit la charge d’énergie, creusant un sillon dans le gras de ma hanche et me brûlant partiellement l’avant-bras. Je me relevais en titubant, assistant ébahis au combat qui se menait à quelques pas.

Après m’avoir bousculé, le Varaza s’était rué sur le Tadryen et déchirait son armure de ses griffes et de ses dents avec une force incroyablement décuplée par la rage qu’il contenait depuis ces derniers jours.

De ma main valide, je tâtonnais ma blessure, insensible en surface car carbonisée. Il fallait que je m’éclipse, car le vainqueur se retournerait sur moi pour terminer ce qui était commencé. A nouveau je fis tournoyer mon grappin et il s’envola vers les frondaisons jusqu’à la branche que j’avais choisi, mais un peu trop loin du tronc à mon goût.

Au dernier instant, au moment où je lâchais la corde en l’accompagnant, la douleur avait interrompu mon geste et le coup avait dévié. Sans jeter un coup d’œil aux deux ennemis encore aux prises, je commençais mon ascension, grimaçant dès que le côté blessé était sollicité, une sueur malsaine perlant immédiatement sur mon front.

Longueur de bras après longueur de bras, je m’élevais, les tempes battantes et les oreilles bourdonnantes. Il ne fallait pas que je cède à la douleur sinon, s’en était fait de moi, et je serrais les dents à en avoir les mâchoires plus douloureuses que le reste.

Quelque chose me percuta brusquement dans le dos et j’entendis le bruit caractéristique des griffes qui ripent sur une surface dure alors que je tournoyais dans l’air avec le diable qui me labourait le dos et déchiquetait mon manteau de pluie sans atteindre les chairs protégées qu’elles étaient par la partie centrale de mes épaulières.

Je chutais lourdement sur le ventre, eut le souffle coupé sous le poids supplémentaire de mon assaillant qui s’acharnait sur ma protection en coquille d’Ernolis.

Dans un effort titanesque, un dernier sursaut de ma volonté activé par la peur de mourir et la volonté instinctive de vivre, je roulais sur le côté en cherchant à dégainer mon couteau, mon petit ustensile si inutile, ma seule griffe restante à disposition contre cette machine à tuer naturelle.

Et je frappais, frappais, au hasard, parfois dans le vide ou là où son cuir était trop  épais pour que la lame pénètre, mais finalement je trouvais une faille et frappais de plus belle dans son flanc, dans sa gorge, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que je ne sente plus battre ce cœur dans ce poitrail qui m’écrasait.

Et je perdais connaissance, accroché au manche encore enfoncé dans une ultime frappe, alors que je sentais ses griffes s’insérer dans les chairs de ma poitrine en un spasme ultime.

Ce qui se passa alors est du domaine de l’onirique et du fantastique, mais ensuite, tout le temps de ma vie, j’en gardais le souvenir confus et une affinité particulière avec les Varazas, qu’ils soient sauvages ou non.

La nuit tomba et avec elle le silence bruyant de la vie sauvage. C’est dans un noir total que je revins à moi.
J’avais du mal à respirer, mais la cause en était la dépouille qui m’écrasait de tout son poids. Je compris alors pourquoi il ne m’avait pas déchiré ni vaincu finalement.

En mordant tant et si bien dans mon épaulière pour atteindre mon corps, il avait coincé ses crocs dans la matière, incapable de les retirer.
Je dus cisailler les lanières de cuir qui reliaient les différentes parties de mon équipement pour enfin pouvoir me défaire de ce cadavre encombrant en roulant sur le côté.

Mais cela réveilla du coup mes blessures. Mon bras gauche était quasi paralysé, rayon et crocs l’avaient traumatisé de bas en haut. Mon flanc dégageait une odeur âcre de chairs brûlées et suintait à chaque mouvement.

Me restaient mes jambes, mon bras droit et ma tête, bien que cette dernière me semblait compromise par ces derniers événements.

Je croyais mon grappin perdu et j’eu l’heureuse surprise de le retrouver à terre, encore fixé au bout de branche qui s’était rompu sous nos deux poids combinés.

Après avoir eu toutes les peines du monde pour le libérer, essayez de faire à une main ce qui en requiert deux et on en reparlera, je cherchais ma lance et la retrouvais elle aussi, sagement posée contre le tronc, là où je l’avais laissée pour effectuer mon lancé avant que mes deux ennemis ne se découvrent une envie pressante de s'entretuer. Je n’étais donc pas totalement démuni, mais étais-je capable de me servir de ces précieux outils, là c’était moins sur.

Finalement, j’écoutais attentivement les bruits de la forêt, y cherchant l’éventuelle présence de la patrouille, ou celle de ses survivants plutôt, à moins que les Tadryens ?

Mais rien, que la faune sauvage qui s’exprimait comme à son habitude, sans remords ou souvenirs de ce qui venait d’arriver.

Je ne pouvais rester ici, je devais avancer, ou plutôt reculer jusqu’au Village qui devait se trouver à moins d’une journée au Nord. Je me mis donc en marche, m’appuyant un peu plus à chaque pas sur ma lance en guise de béquille, et j’avançais obstinément droit devant.

J’étais une proie facile, mais je faisais un tel raffut, soufflant et maugréant mètre après mètre, et je devais puer tellement que je ne vis aucune bête oser s’avancer vers moi.

J’arrivais enfin en vue de la première maison dans les arbres et je m’effondrais, à bout de force, fiévreux, presque mort. C’est à peine si je sentis vibrer le sol sous les pattes de l’animal qui me renifla puis me retourna en gémissant.

Dans mon délire, je vis ses yeux pleins d’une inquiétude légitime et ce fut avec effort que je levais ma main valide pour toucher sa joue où les sillons des cicatrices d’un coup de griffes laissaient leurs traces perpétuelles. Je perdis conscience, pour peu qu’on puisse dire que j’en avais encore, et ne la repris qu’épisodiquement, lorsque des mains me saisirent et m’emportèrent, lorsque je me sentis être dévêtu, lorsqu’on essaya de me faire boire une tisane.

Combien de temps cela dura ? Je ne saurais le dire, quelques jours, quelques semaines ? Juste le temps pour les secours de venir nous récupérer tous au Village, ce qui restait de la patrouille dont cinq étaient mort au combat cette journée là, plus quelques autres récupérés aux quatre coins et moi, gisant dans mon lit en proie à des fièvres inexplicables qui ne purent être guéries par de vrais médecins qu’après mon arrivée au nouveau Village de mon peuple.

La suite ? En RP sans aucun doute !


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