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 Adieu à l'enfance. [Flashback/Solo/+18]

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Phèdre
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Message(#) Sujet: Adieu à l'enfance. [Flashback/Solo/+18] Sam 3 Juin - 19:14

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Les doigts accrochés les uns aux autres, Phèdre laissait la marque de ses ongles s’imprégner contre sa peau, ne prenant pas garde à la douleur. Cela faisait longtemps qu’elle attendait ainsi, prostrée contre le mur de sa chambre, à observer les ombres danser sur la pierre, peu à peu avalées par les rayons de lumière qui annonçaient le lever du jour. Une tension confuse nouait son ventre, et sans qu’elle ne sache ce qui l’attendait, son esprit s’emplissait d’images illusoires où le moindre détail donnait naissance à une nouvelle série de clichés inexistants. Chaque année, une joie mêlée d’impatience s’éveillait à l’approche de la Floraison. Le sourire aux lèvres, elle se remémorait la prestance gracieuse de Séphora qui n’avait pas baissé le regard une seconde face aux prunelles insidieuses de leurs congénères. Seulement, elle ne possédait pas la beauté impérieuse de la défunte, et l’enthousiasme usuel désertait son coeur. Sans doute se souviendrait-elle de la cérémonie avec délice, si par chance elle atteignait un âge avancé. Pour l’instant, elle n’en distinguait qu’un aspect vaguement inquiétant, presque pernicieux. La porta bascula lentement. Arrachée à sa rêverie, elle tourna la tête vers l’embrasure qui laissait passer le visage de Béryl. « C’est l’heure. » La jeune femme se releva, vêtue d’une simple robe blanche dont l’éclat ne manquerait pas de renvoyer la lueur du Soleil, achetée pour l’occasion. Rares étaient les dépenses vestimentaires que sa mère autorisait, et pourtant, elle n’avait pas hésité à y mettre le prix, arguant qu’un moment inoubliable devait s’accompagner d’accessoires inattendus pour que la mémoire s’en empare pour de bon.

Saisie d’un élan de courage, elle passa la porte de sa chambre, pantelante. Béryl posait sur sa fille des prunelles azurées où se mêlaient fierté et terreur.  L’incertitude dessinait sa marque fatale au fond de ses iris troublés, et si elle n’avait pas tenu à voir Phèdre rallier l’indépendance tant attendue, elle l’aurait sans doute gardée auprès d’elle en ce jour sacré. Tremblante, elle s’approcha pour prendre la main de celle qui serait bientôt une véritable femme et qui ne devrait plus jamais tourner la tête vers un passé qui s’effacerait vite. La mère savait mieux que quiconque à quel point tout s’accélérait une fois la cérémonie achevée. Aucun des résidents de l’Alcôve ne la traiterait plus comme la petite fille pleine de joie et d’espoir qu’elle avait toujours été, même sans le vouloir. D’un geste tendre, elle soupesa le menton de Phèdre entre ses doigts. Que fallait-il lui léguer en cet instant immémorable, et que retiendrait-elle ? La curieuse torpeur qui saisissait la brune, lui offrant la mollesse d’une soie trop froissée par des nuits d’amour interminables, elle l’avait étreinte aussi, autrefois, et aujourd’hui encore, elle en arrivait à se demander si cela avait été davantage qu’un rêve arraché aux étoiles. C’était l’ivresse d’un regard sombre qui avait brisé ses dernières attaches avec l’enfance et la caresse indécente de doigts chauds qui appartenaient à une autre dont le visage la hantait encore. Cela ne comptait plus. Seul l’éclat de la vérité demeurait à la fin, et qu’il blesse ou qu’il porte, il finissait immanquablement par se dévoiler.

« Peut-être faut-il enfin t’avouer ce que j’ai toujours tu à propos de ton père, ma fille. Il n’a rien du héros que ton esprit a sans doute esquissé pour rendre son absence supportable. Tu avais deviné mon mensonge, je le sais, et pourtant quelque chose en toi refusait d’y croire. Je comprends. Un fantôme auréolé de gloire et d’honneur vaut mieux que la caresse sinistre et absolue de l’inconnu. Les autres ont respecté mes vœux et gardé le silence toutes ces années, mais il est temps que tu saches. Séphora et toi êtes nées de pères différents. » Béryl marqua une légère pause, s’attendant à une réaction de celle à qui personne n’avait osé parlé de ses véritables origines. Parfaitement immobile, Phèdre ne bougea pas d’un millimètre, ne cherchant pas même à se dérober de l’étreinte de sa mère. « Et dire que cela ne te surprend pas… Comment pourrait-il en être autrement ? J’ai rencontré Joseph lors de ma première mission à l’extérieur de l’Alcôve. Il a tout de suite su que j’appartenais aux nôtres. À notre retour, il me rendit visite à de nombreuses reprises, et je ne tardais pas à tomber sous son charme. Séphora fut le bébé qui consacra notre liaison. Notre bonheur dura plusieurs années, mais tu n’en as aucun souvenir puisqu’il périt avant ta naissance. Le chagrin me dévasta, et je délaissais mes obligations jusqu’à ma rencontre avec ton père. Tu ne sauras jamais son nom, comme je ne le sus jamais. Je ne saurais par quel miracle il parvint à enchanter mon coeur ravagé. L’amour qu’il m’accorda ne dura qu’une nuit. Le lendemain, il avait disparu, et je ne le revis jamais. De lui, je ne garde que la fleur. »

Le visage de la brune se tourna vers la rose d’une perfection inégalée qui surplombait la porte de la maison sans qu’elle ne manifeste d’autre réaction. Béryl savait qu’il ne servait à rien d’en parler davantage. Cela attendrait. « Est-ce la peur qui rougeoie dans tes yeux, Phèdre ? Tu n’as rien à craindre de cette journée, sinon le plaisir. Je pourrais te le chanter encore et encore en chacune des langues de ces terres sans que tu ne puisses en comprendre la douceur et la portée. Oui, sa morsure est une délivrance à laquelle personne n’échappe, peut-être le seul fragment de réalité que la conscience accorde. Tu t’abandonneras, toi aussi, et ton corps entier disparaîtra sous la langueur du désir involontaire. C’est un don de l’invisible à ses enfants qui fait mourir le moindre doute au creux des lèvres, et une arme à nulle autre pareille qui frémit au coin de chaque bouche, le seul dieu que l’homme apprivoise et auquel il succombe. Méfie-toi de ceux pour qui tu trembleras, surtout. Souviens-toi des préceptes que je t’ai enseignés, et le monde sera ton terrain de jeu. Envole-toi, mon ange. » La Fleuraison dessinerait pour sa fille le sentier de la liberté et enroulerait autour de ses ailes naïves les chaînes sacrées des noirs murmures des envies humaines.

La jeune femme se détacha finalement de l’emprise de Béryl, ne sachant ce qu’il fallait dire ou taire face à une pareille déclaration. Ses doigts s’enroulèrent autour de sa tresse avec nervosité.  Fallait-il que la révélation advienne aujourd’hui ? La confirmation de ses doutes se muait fatalement en certitude, et cela ne lui plaisait pas. Que serait-elle alors que plus rien ne la lierait bientôt à Séphora, pas même la moitié de son sang ? Quelqu’un frappa. La réponse ne se formait pas. Phèdre peignit un sourire factice sur sa bouche. « Il est temps, Maman. » Son inquiétude dissimulée par un soulagement coupable, la maîtresse de maison ouvrit la porte avec bonne humeur et lui adressa un dernier regard où se reflétaient en un ballet indicible l’espoir et les regrets. Elles se retrouveraient, plus tard. Une fois à l’extérieur, la brune prit le bras de son accompagnateur et le suivit sans broncher à travers les ruelles sinueuses de la cité. Ils parvinrent à la Place Forte en quelques minutes, évitant soigneusement de s’attarder auprès des passants. Être en retard aurait été impardonnable. La préoccupation qui déformait légèrement la courbure de ses lèvres fut attribuée à l’événement de toute une vie qui approchait, et, tremblante, elle rejoignit ses consœurs. Parmi elles, elle ne reconnut personne. Comme la tradition l’exigeait, un voile qui ne laissait rien voir recouvrait les traits délicats de leurs visages.

Privée de sa vue pour quelques instants, la brune se sentait curieusement vulnérable, et si elle s’efforçait de se distraire par des pensées agréables, elle revenait sans cesse à l’impression qu’elle exposait aux autres une fragilité dont elle ne voulait pas. Il lui semblait que le monde autour d’elle ralentissait. Les mots prononcés par la Voix parvenaient à ses oreilles dénués de sens, leur substance effacée par l’appréhension qui tordait son ventre et par la clameur étouffée de ses congénères dont l’impatience perçait à travers les imperceptibles battements de l’air. Au moment opportun, elle s’agenouilla sur le sol, recevant le présent de l’arbre à son tour. Luttant pour ne pas le faire tomber par maladresse, elle centra son attention sur les pétales qui gisaient entre ses mains, le souffle coupé. Les secondes s’égrenaient lentement. Elle entendait avec une clarté surprenante les voiles de ses camarades glisser, emportés par l’eau de la fontaine, et chaque froissement faisait vibrer son corps comme s’il s’agissait du sien. Une excitation diffuse montait en elle, audacieux mélange de fierté et de pudeur, une sensation que jamais auparavant elle n’avait connu. Était-ce la joie que l’on ressentait à l’approche d’un inexorable aussi redouté qu’espéré ? L’eau coula sur son front. Elle sursauta. Le tissu s’évapora. Lorsque le regard brûlant de la foule se posa sur elle, le visage de Phèdre, qui s’encombrait encore des quelques rondeurs de l’enfance, se para d’un sourire timide et d’un rose effarouché. Il était là, face à elle, ce monde dont elle avait tant rêvé les contours sans oser les dessiner et qui découvrait enfin les siens.

Tout commence toujours sous la caresse des pétales.
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