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 La Récolte Sanglante ♦ Nohaam

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Message(#) Sujet: La Récolte Sanglante ♦ Nohaam Ven 9 Juin - 16:54

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Arme ♦ Arc d'os

Les enfants étaient fatigués de marcher depuis si longtemps. Ils avaient bien traversé le chemin sans encombre et enfin, alors que le soleil était masqué par quelques nuages cotonneux, le paysage rose de Hlodalana montrait enfin sa douce palette de couleurs. Les enfants, bien que marqués par la traversée et l'ennui de n'avoir pu faire autre chose que de suivre le mouvement, semblaient conquis par le spectacle. Ils firent une pause non loin de l'orée de la forêt. Les fleurs étaient si nombreuses, c'était le paradis pour Nohaam. Il s'était vu confié la lourde tache de superviser une sortie scolastique, emmenant avec lui trois enfants aspirants au titre d'herboriste. Lui qui n'avait pas réellement suivi le même genre de formation avait été flatté de se voir demander cela. Il aurait tant aimé être à leur place. « En quoi est utile la shasä alors qu'on ne la cueille pas ? » lança le jeune homme au détour d'une conversation, les trois spectateurs cherchaient, c'est alors que le plus jeune répondit que la fleur indiquait s'il allait pleuvoir prochainement ou pas. En effet la belle fleur violette renfermait ses pétales sur eux-mêmes lorsque l'atmosphère était humide. Les quelques cumulus ne présageaient pas un temps de pluie acide et heureusement, le groupe n'avait pas prévu de bivouaquer.

Les anciens du village avaient prédit une journée ensoleillée et Nohaam le pressentait aussi de la sorte. Il devenait important, même si le labeur n'en était pas véritablement un. Sa quête était simple, il allait récolter quelques spécimens qu'ils n'avaient eu que peu l'occasion d'observer, en plus de rapporter quelques lisänes pour des festivités prochaines. Il les avait déjà repérées, sous les bosquets, les fleurs blanches étaient visibles depuis l'orée du territoire boisé. Nohaam était surtout curieux de pouvoir trouver de nouvelles variétés, des mutations ou hybridations dans la flore et regarder le bal des zoumis qui venaient butiner la totalité du pré. Les petits se remplissaient l'estomac de ce que leurs proches avaient mis dans leurs besaces de fortune, ils avaient enfin retiré leurs gants et profitaient d'une accalmie dans la journée sous les éclaircies et la brise légère.

Ses yeux parcouraient le champ sans véritablement s'arrêter comme en face d'un tableau bien trop grand. Il n'avait pas l'habitude de s'aventurer ici très souvent, il venait chaque mois pour faire sa cueillette, mais ces dernières quinzaines, la pluie s'était intensifiée, forçant le jeune homme à l'instinct de survit réduit, à se cloîtrer à l'abri des précipitations. Les enfants avaient fini de manger, et lui avait déjà englouti son maigre repas, absorbé par la Nature qui s'offrait à lui, se sentant au centre du monde et à la fois nulle part, dans l'engrenage parfait des choses, dans la machine naturelle qui ne s'arrêtait jamais de fonctionner.

Il dit alors aux plus jeunes de mettre leurs gants et vint à leur montrer comment se saisir d'une tige, comment ne pas arracher les plantes pour qu'elles repoussent ensuite et comment couper, avec son sécateur de fortune, quelques boutures. Il planta en terre, avec eux, quelques greffons, pour rendre l'équilibre à la terre, leur apprendre le partage. Il versa quelques gouttes d'eau au sol fraîchement retourné et prit le temps d'apprécier l'insouciant moment. La petite fille qui était avec eux, Ayli, semblait plus que conquise, elle était déjà assez grande, treize ans, quatorze presque, elle serait bientôt une adulte. Les deux garçonnets, quant à eux posaient les yeux très souvent sur la grande et imposante montagne de quartz que l'on pouvait apercevoir à l'horizon. « Qu'est-ce qu'il y a plus loin, derrière le gros rocher ? », l'un d'eux pointait du doigt en direction d'une muraille infranchissable pour le jeune verarshär. Il se souvenait alors de ce que lui avait enseigné son père, au coin des lueurs bleutées, des Gorges du Murzal et de la source d'eau qui se cachait après des lieux de marche. « Là-bas, il y a encore ce que la faiseuse de Monde nous a offert, mon père me parlait même de l'océan... » et comme un enfant ordinaire le petit aux cheveux auburn changea de sujet : « Et ton arc pourquoi tu l'as sur le dos depuis ce matin, on ne va pas chasser, tout le monde dit que tu ne sais pas chasser ! ». C'était bien vrai, en plus d'être piètre chasseur, il ne voulait pas chasser, il se refusait à la tâche que certains occupaient. « Je l'ai pris au cas où vous appreniez bien la leçon d'aujourd'hui, je vous laisserai tirer une flèche avec ! ». La raison était toute autre, et seule Ayli ne poussa pas de cri de joie. Les deux garçons étaient beaucoup plus attentifs ensuite avant que l'un d'eux ne reprenne : « Mon papa, il dit que ça ne sert à rien d'apprendre comment les fleurs fonctionnent à mon âge, il voulait que j'apprenne à me battre. Il a dit que les méchants de la ville de métal allaient venir nous envahir un jour. »

Si cela était vrai, alors Nohaam n'était pas prêt, il n'était déjà pas prêt à affronter les quelques hommes qui revenaient de reconnaissance blessés, racontant que les armes laser des profanateurs étaient rapides comme l'éclair et qu'ils étaient vêtus d'armures qui ne laissaient pas pénétrer les tridents. Le jeune homme n'avait jamais été confronté à leur présence, pas directement, il se méfiait encore plus des cannibales, les pensait rôder trop près du village. Il avait peur que certains passent les remparts naturels de leurs habitations, du havre de paix que formaient les racines noueuses et les branches salvatrices. Il était vrai que ces derniers temps, le Guide était remis en question par un grand nombre de Fils et de Filles. Les chansons du soir se voulaient plus tristes, plus sombres qu'à l'accoutumée, pourtant, Nohaam n'avait jamais été tant en sécurité que dans son quotidien actuel. La guerre avait beau se préparer et gronder dans le bruit sourd du vent, le fils d'Ohibaan était presque inconscient de ces préoccupations.

Dans un grand panier fait de bois tendre, la petite Ayli déposait les quelques fleurs blanches avec précaution, de son côté Nohaam fit volte-face, une détonation venait de retentir. Le bruit inhabituel pour ces contrées venait de briser la sérénité qui régnait en ces lieux presque saints pour l'homme. Les dénivelés ne permettaient pas au fils unique de repérer d'où provenait le hurlement artificiel. Une chose était certaine, il ne s'agissait pas de la foudre ni d'un animal, quel qu'il soit. Les fleurs venaient écraser les proportions et les reliefs de la terre, rendant même les sens du Sylve inutiles.

Des mots, des paroles s'élevaient non loin d'ici, pouvait-il s'agit d'un Trynashä et de son groupe essayant de nouveaux moyens de défense ? Une nouvelle  décoction dans une carapace qui aurait façonné une telle explosion ? Les phrases devenaient de plus en plus distinctes et il fallait prendre une décision, après tout Nohaam n'était pas seul, il avait la responsabilité de trois petits et de leur Shetra. Il prit alors la chose sous le ton du jeu, essayant de ne pas les affoler, eux qui commençaient déjà à s'inquiéter : « On va se cacher et se taire pendant quelques minutes, vous faites ce que je vous dit, et vous aurez le droit de monter sur mes épaules au retour, c'est d'accord ? », les petits, bien trop conscients de ce qui se tramait acquiescèrent sans rechigner, le plus petit d'entre eux devait aller vers ses douze ans, il avait déjà tenu une dague en ses mains. Les discussions des inconnus se faisaient de plus en plus nettes, Nohaam tendit l'oreille, s'arrêtant de respirer au maximum, ne faisant plus qu'un avec les fleurs et leur épaisse toison qui couvrait les quatre êtres de la forêt.

« Encore une sale bête, on sait que sur le retour, on a de quoi manger, t'as vu comment elle allait nous sauter dessus ? On aurait dit une bonne femme mutante ! »

Les hommes se mirent à rire, ils étaient au moins trois, impossible pour lui de lever la tête pour en avoir le cœur net, ils étaient désormais bien trop près. Ils  étaient à une dizaine de pas du groupuscule qui se faisait signe, d'un doigt sur la bouche, de ne pas changer de comportement silencieux. Ils étaient certainement tombés sur un jaguir, c'était le véritable seul prédateur connu dans la région. Cependant, son père l'avait mis en garde, ces bêtes n'étaient jamais seules, elles vivaient elles aussi en petit groupe. C'est alors que l'un des hommes armés se mit à hurler avant de piétiner le sol, puis un nouveau coup de feu. Ce dernier fit crier le plus jeune des enfants, un cri bien audible, même pour quelqu'un ayant juste fait feu. Il n'était plus pour l'heure de se cacher, il fallait fuir, ils étaient repérés. La course s'engagea alors, et les tirs résonnaient de toutes parts, certains prenaient la direction des Sylves, d'autres pas, les soldats étaient certainement tombés sur le reste des félins. L'un d'eux agonisait de douleur, les tirs s'intensifiaient dans l'autre direction, puis des hurlement, le tout était confus pour les jeunes habitants des arbres. Le brouhaha semblait inarrêtable, empli de respirations alertes et de notes gutturales ponctuées de fracas assourdissants.

1544 mots

© Adam

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Message(#) Sujet: Re: La Récolte Sanglante ♦ Nohaam Ven 9 Juin - 17:14

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Ils avaient atteint les premiers arbres non sans mal, le jeune homme avait hissé sur ses épaules ses compagnons d'infortune, sans se soucier de ce qui pouvait bien advenir de leurs opposants. Le silence était à nouveau effectif en haut des grosses branches qu'il avait eu du mal à grimper de ses bras fins. Les petits étaient en sécurité provisoire visiblement, encore quelques cris, au loin, ils n'étaient pas encore en lieu sûr. Nohaam reprit ses esprits, se mit à regarder dans la direction d'où il venait. Les fleurs étaient couchées tout le long du chemin qu'ils venaient d'emprunter. Il fallait prendre une nouvelle décision, puisque n'importe quelle personne se donnant la peine de chercher aurait trouvé leur emplacement. L'obscurité que procurait les arbres faisait luire les yeux encore humides des trois enfants. « Ayli, tu sais rentrer à la maison à partir d'ici ? Tu t'en souviendras ? », la petite était rusée, intelligente, elle saurait faire des merveilles sur le chemin du retour, ils leur fallait juste pour cela qu'ils évitent la terre ferme et qu'ils soient prudents sur les arborescences. Elle hésitait cependant à hocher la tête et même si elle acquiesça, elle était terrifiée, tous l'étaient, Nohaam encore plus. Pour une fois qu'il était responsable de quelque chose, la tournure des événements n'était pas favorable.

Elle prit les deux plus jeunes avec elle ainsi que les dernières recommandations de Nohaam. « Dès que tu rentres, préviens tout le village que nous avons rencontré des Tadryens. », il en était certain, c'étaient eux, les profanateurs, les pillards de la Mère nourricière. Ils étaient un petit groupe, une escouade en reconnaissance certainement, à la recherche des pierres séraphiques comme le répétaient souvent les anciens. Ils n'avaient aucun respect pour la Nature, aucun respect pour le grand Équilibre que nous formions tous. Alors que les petits étaient déjà loin et enfoncés dans la canopée, Nohaam était paralysé sur son arbre, regardant le spectacle de loin. Trois fauves étaient allongés et maculaient le sol de leur sang, les fleurs étaient couchées sur le sol, elles aussi souffraient de la venue des étrangers. Ils étaient deux soldats. Ils revêtaient des armures légères, ils devaient certainement être en exploration certainement dans la région, du moins c'est ce que pensait le jeune brun. Il passa le dos de sa main sur son front, comme pour s'éponger, ses gants étaient trempés à l'intérieur. Ce n'étaient que des gants pour la cueillette, rien d'un véritable équipement militaire, ils servaient juste à se protéger de la sève de l'arbre saint et des différentes sécrétions de la forêt. L'un des deux profanateurs était agenouillé devant la dépouille d'un de ses comparses. L'autre tournait la tête dans tous les sens, l'arme en joue, il s'attendait à de nouveaux animaux. Ils étaient à une petite vingtaine de mètres, très proches de Nohaam. « Saloperies de mutants, rappelez vos bêtes, venez vous battre comme des hommes, bande de primates ! ».

L'autre, plus calme, était une femme, elle se saisit de l'arme de poing du défunt avant de parler à voix basse à son coéquipier. Inaudible pour l'homme des arbres, Nohaam réussit cependant à comprendre ce qu'il se passait. Les deux étaient désormais silencieux, marchant dans les fourrés comme deux chasseurs, dont la proie n'était autre que lui. La femme fit signe à son subalterne de regarder la direction des fleurs couchées. Les quatre fils d'Ohibaan avaient en effet tracé un véritable chemin fléché en leur direction. Il lui fallait fuir, mais ne pas les emmener vers le village, les enfants devaient arriver à bon port, c'est tout ce qui importait.

Nohaam se faufila de branche en branche dans la plus grande des discrétions pour ne pas affronter de face les deux énergumènes. Affronter était un grand mot pour le jeune homme, il avait usité son arc une fois, sans grande réussite. La flèche s'était brisée dans la carapace d'un animal, il n'avait pas le cœur à l'ouvrage, ni même la force de bander l'arc fort. Quelques mètres plus loin de sa position initiale il regardait les soldats qui s'engouffraient dans l'ombre des arbres. Il se saisit de son arc, mit l'encoche de sa flèche dans l'épaisse corde rudement tendue avant de la porter à son œil. Ils n'étaient pas loin, il ne pouvait pas rater son tir. En effet lorsqu'il décocha sa flèche et que les vibrations de la corde se mirent à résonner dans son bras gauche, elle prit la direction de la cible, à peine affectée par le vent. Elle se planta à l'arrière du mollet de l'homme qui mit le genou à terre sous l'effet du choc. Les fauves avaient facilité le travail, l'armure de ce dernier étant pliée sous les puissantes mâchouilles de l'animal, décortiquée par endroits, sous l'effet des coups de griffes acérées.

À nouveau les cris se faisaient entendre, venaient rompre le silence de la brise chatouillant les végétaux. Nohaam était lui même étonné de sa réussite et réalisa son acte directement. Il était proche de vomir, dégoutté par le sang qu'il voyait courir le long de la jambe du personnage. Son acte était cruel et en l'espace d'un instant il remit en cause chaque principe de sa vie. Faisait-il cela pour protéger son peuple ? Était-ce là un acte légitime ? Répondait-il à l’Équilibre d'une bonne manière ? Les autres en auraient-ils fait autant ? Mais le temps n'était pas à la réflexion, dès le moment de l'impact, la femme se tourna, elle avait le fusil logé dans son épaule et se mit à tirer vers Nohaam, en espérant toucher quelque chose. Le jeune homme ne bougea pas. Terré derrière des feuilles épaisses et une branche grimpante qui s'entortillait sur elle même, le jeune homme cachait son envie de craquer nerveusement. Il tremblait, devenait plus pâle qu'à l'accoutumée et semblait chevrotant jusque dans sa respiration. L'homme se mit à geindre avant de recevoir les premiers secours. Elle brisa la flèche en laissant son embout planté dans la chair, l'action de la soldate fit hurler à nouveau l'homme. Il était allongé sur le ventre, mordait ses lèvres et maudissait le peuple de Nohaam.

Il lui fallait prendre cet avantage pour se déplacer, à nouveau, d'arbre en arbre, furetant sans grande aisance, en essayant d'être silencieux au maximum. Il ne lui fallait pas entrer dans la forêt, pas maintenant, pas alors que les fils et filles juvéniles étaient encore en danger, déjà assujettis aux dangers de la forêt. Accroupi sur les arbres, les jambes de Nohaam commençaient à fléchir, fébrile par sa journée déjà bien longue, les émotions fortes qui le transcendaient, il avait le pas plus lourd sur les branches, manquait de peu de glisser sur la mousse ou de laisser échapper son arc. Et comme il ne supportait pas les animaux souffrir, il ne se voyait pas laisser l'être humain en face de lui agoniser et pester à ce point. Il avait mal, il lutterai certainement pour se relever, bien que la femme soit à ses côtés, il se devait de réitérer l'exploit, tenter à nouveau de décocher une flèche ou deux. Il lui en restait un peu moins d'une vingtaine dans son carquois de fortune. La suivante n'atteint pas sa cible, faisant se déplacer la femme, elle ordonna à son comparse de se relever. Elle n'avait pas vu la direction du tir, juste entendu la pointe s'enfoncer dans le sol non loin d'eux. Elle se dirigea vers la dernière direction connue de l'agresseur. Puisque oui, c'était bien Nohaam l'agresseur. Cette fois, il n'allait pas manquer sa cible, il planta la flèche dans le dos du malheureux soldat allongé, il s'écria à nouveau, rendant sa douleur palpable à travers tous le paysage qui s'éclairait désormais d'un joli coucher de soleil.

L'homme qui gigotait de moins en moins se vidait de son sang, et la flèche, qui avait tapé entre ses omoplates, l'avait cloué sur place. Il s'était certainement évanoui et rendrait prochainement à la Nature ce qu'il lui avait pris. Seule, la femme ne présentait plus tant un danger que cela, elle ne s'aventurerait pas dans l'épaisse forêt d'Hanaamu, si elle l'osait, elle serait d'une part désavantagée par sa méconnaissance du terrain et ensuite elle aurait pu être submergée par les êtres des bois.

Elle se rendit à l'évidence, elle abdiquait, elle ne savait pas combien d'yeux l'observaient, elle ne savait plus quoi faire, il lui fallait agir, elle prit donc la parole : « Tuez-moi donc, sauvages ! Je n'ai pas peur de mourir, mais faites le dignement, montrez-moi qui vous êtes ! »

Nohaam était-il un lâche ? N'était-ce pas elle ? Nohaam protégeait des enfants après tout, rien de plus évident pour lui que de le faire, quitte à enfreindre un peu ses principes. Il avait ôté une vie, en faisait souffrir une de plus. Mais qu'auraient-ils fait à sa place ? Qu'auraient-ils fait aux enfants ? Ce n'était pas si simple pour le jeune homme qui hésitait à prendre la parole pour dénoncer la barbarie de celle qu'il ne connaissait pas, dénoncer sa présence importune ici. Ces lieux étaient un temple à la gloire du Grand Tout, ils étaient souillés par les combats et la peur. Souillés par le sang, d'inconscients mais aussi de bêtes qui ne faisaient que leur devoir. Était-il une différence entre les prédateurs et ces gens là ? Les mots d'Ohibaan n'arrivaient pas à la mémoire troublée du fils unique. Il ne savait plus quoi penser, plus quoi faire, plus qui être. Il n'avait pas de haine, comment aurait-il pu haïr sans connaître ?

1590 mots

© Adam

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Message(#) Sujet: Re: La Récolte Sanglante ♦ Nohaam Ven 9 Juin - 17:30

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La matinée avait pourtant débuté sous les meilleures auspices, il faisait beau, doux, le soleil irradiait les plantes qui faisaient vivre le microcosme et le Fils d'Ohibaan aux yeux sombres. Il adorait cette douce lueur du matin pour se restaurer au pas de la porte de son logis, simplement vêtu, il lisait d'une main et portait à sa bouche une poignée de végétaux de l'autre. Lorsqu'on lui confia sa mission, il était plus satisfait que jamais, il avait fait quelques preuves en tant qu'herboriste, des preuves toutes relatives, mais il était connu pour avoir une théorie suffisante. C'était peut être là, pour ses pairs, une façon de mettre à l'épreuve ses capacités pratiques. Il n'avait véritablement rien à faire en dehors de ce qu'il aimait. Il enfila sa paire de gants, une cape de fortune et prit sous son aile les trois jeunes avec qui il avait fait quelque peu connaissance. Il se souvenait de certains d'entre eux, parfois autour d'un feu lorsque les repas étaient communs, parfois autour d'une histoire d'un des sages de la ville qui relatait les exploits d'Ohibaan.

Le chemin n'était pas long mais il fallait partir tôt pour éviter la nuit. Le soleil mettrait quelques bonnes heures avant de se coucher depuis son déclin. La soirée était longue, aidait à se repérer sans soucis et protégeait encore des prédateurs nocturnes sans dissimuler les diurnes. L'astre solaire débutait alors à changer de couleur, passant dans des couleurs plus orangées, plus tristes, plus mélancoliques, quant à lui, Nohaam était encore à la réflexion. Son père aurait été fier de lui, même s'il venait de s'engager dans un chemin où faire volte-face était impossible. Il était désormais incompatible avec sa situation de rentrer désormais, il lui fallait avoir le cœur net quant à la soldate qui se dressait à une vingtaine de mètres sous ses pieds. Sous sa carapace de métaux, la femme semblait jolie, étrangement Nohaam commençait à ressentir une empathie teintée d'amertume. « Partez, vous n'êtes pas les bienvenus ici ! » lança le jeune homme d'une voix qui résonna dans toute la clairière. Elle semblait incapable de prédire l'origine du son, se retournant vers chaque bosquet, chaque arbre, chaque racine.

Elle semblait perdue, elle aussi sous le choc de l'action qui se pensait longue et qui n'avait duré qu'un court instant, un instant qui avait ôté plusieurs vies. Un instant qui remettait en cause la totalité de l'existence de Nohaam. Il découvrait enfin les ennemis dont tout le monde parlait, expérimentait pour la première fois ce que le monde extérieur avait à offrir et pas seulement du côté des plantes. La flore n'était pas la seule option dans ce monde, en réalité elle n'était pas envisageable sans le reste. Partir explorer pour découvrir les merveilles de la Nature deviendrait synonyme d'épopée dangereuse, où tout peut se produire. D'une simple excursion, accompagnant de futurs candidats à l'Envol, surgissait l'horreur de la guerre. La jeune femme, aux quelques cheveux blonds qui dépassaient de sa carapace artificielle passa sa main près du visage de l'homme à terre. Elle cherchait certainement à découvrir s'il respirait encore, s'il était encore de ce monde. Elle se saisit de quelques affaires qu'il possédait, prit la direction de l'autre cadavre, lacéré par les animaux sauvages et fit la même chose. Elle dévalisa les deux dépouilles, chargea bien trop ses poches pour marcher normalement, puis elle s'adressa à la forêt entière. Elle jurait sur sa vie qu'elle retrouverait les sauvages qui avaient mis en déroute son escouade, que cela ne resterait pas impuni.

Cependant pour Nohaam, cette menace prenait place de véritable soulagement dans son cœur, il se savait désormais en sécurité, elle partait, se retournant souvent, afin de vérifier si elle était suivie ou non. Plus jamais cela, c'était les mots qui résonnaient dans la tête du membre de la tribu, plus jamais il ne voulait être démuni face à ceux qui pouvaient heurter le bon fonctionnement de l’Équilibre. Soulagé il se dirigea vers la forêt, allant d'arbre en arbre. De branche en branche, il se déplaçait avec les jambes incertaines, trop sous le contrecoup du stress qui s'en allait. C'est alors qu'il se mit à placer sa jambe, dans un mauvais mouvement, sur une touffe moussue emplie d'eau. Se déplacer dans les arbres était pourtant son quotidien, mais la fatigue et la délivrance de l'instant avait induit le jeune homme à faire un faux pas. Une erreur grossière qui le fit chanceler, dévaler plusieurs mètres avant que ses côtes ne s'écrasent sur un grand morceau de bois. Le moment semblait éternel, durer des heures. Il se sentait tomber, la douleur était aiguë, sa respiration était assourdissante. Les oiseaux se mirent à quitter leurs nids d'effroi, troublés par le vacarme de la scène. La chute n'en finissait pas, il s'écrasait à nouveau sur d'autres branchages, d'autres écorces venaient à se confronter avec sa peau jeune et recouverte d'un fin tissu. Le soir allait à peine tomber qu'il ferma les yeux pour un bon moment.

Son corps était endolori, il avait atteint le sol, il n'ouvrait plus les yeux, sa respiration était calme, semblable à un nourrisson après une longue journée. Le silence revenait à nouveau, la sérénité de l'endroit, sa lumière tamisée, la scène était belle, mais Nohaam n'en profitait pas. Il n'était plus nerveux, il n'était plus soulagé, il voyageait dans le monde des songes. Son visage était abîmé par les lianes qui avait fouetté sa chair, les feuilles qui venaient de le gifler, son flanc changerait bientôt de couleur, certaines de ses veines prenaient la forme de marques rouges à travers son derme. Au sein du labyrinthe naturel que formait l'étendue boisée, seules les bêtes sauvages auraient pu retrouver si vite le jeune garçon. Ses cheveux ne volaient plus au vent qui se faisait rare, trop filtré par les larges écorces qui l'entouraient. Son pouls était lent, il devait certainement rêver à son foyer, sa maison, ses deux parents, sa famille élargie, les amis qu'il aurait aimé avoir.

Le soleil était désormais très pourpre, flamboyant dans un ciel dégagé aux quelques nuages fins et étirés. Le soleil promulguait aussi aux arbres d'inquiétantes ombres, dansant au gré des minutes qui défilaient. C'est dans ce contexte que l'orphelin de père se réveilla. Il était désorienté, tout son corps le faisait souffrir du côté droit. Revers de la médaille pour quelqu'un ayant répandu le sang ? Il prit un moment pour geindre seul, paniqué à l'idée de retrouver son chemin dans les méandres des pilastres sylvestres. Les volutes de certaines branches venaient à lui attirer l’œil, il se demandait d'où il venait mais n'avait en aucun cas la solution. Il se faisait tard, il ne lui semblait pas être si loin du village, si proche d'une sécurité pourtant si difficilement atteignable.

Il passa sa main sur sa cage thoracique, ses poumons, ses jambes, ses bras. Il s'essayait, assis, à faire bouger chaque articulation, il n'était pas blessé, pas véritablement, quelques coupures qui disparaîtraient facilement, quelques hématomes, quelques contusions, rien de plus. Ses stigmates auraient pu être bien plus importants et dans son malheur, il trouvait le positif. Les ecchymoses sur ses bras coloraient ses tatouages d'un joli violet tirant sur le rose.

Il ne se sentait pas capable d'escalader les murailles végétales, incapable de marcher avec aisance sur leurs surfaces glissantes, incapable également de passer la nuit ici. Mais que faire, où aller, tant de questions se bousculaient dans la tête du garçon. Il était redevenu enfant, il se revoyait lors de l'Envol, perdu et à la fois responsable. Il se devait de partir dans une direction, sans véritablement être certain d'arriver à bon port. Il tentait de déduire de la forme des ombres portées, la direction du havre de paix, sa perception des distances, des directions, était mise à mal par l'état de fatigue mentale qu'il subissait. Il était encore un novice dans ce monde, un novice livré à lui même, devant à nouveau faire ses preuves pour sa survie. Il n'avait jamais bivouaqué en dehors de son épreuve pour rentrer dans la vie adulte, il n'avait jamais réitéré l'exploit. Vivre sept jours sous les feuillages, seul, n'avait pas été de tout repos, cette fois-ci personne n'était là pour lui venir en aide si quelque chose tournait mal.

Il prit une grande inspiration et se mit à marcher vers le point cardinal qu'il jugeait le plus approprié, il se concentra pour maîtriser sa peur, sa désorientation, sa panique. Il pensait à ce qu'Ohibaan disait, il ne lui fallait pas craindre les fils de la Nature, ils étaient ses frères. Les plantes, les animaux, tous étaient dans le même vaisseau, voguant au gré des jours. Il était désormais plus calme, se répétant alors les paroles du Guide. Mais le repos de l'esprit fut de courte durée, les cris des bêtes sauvages se firent entendre, un hurlement ici, un glapissement derrière des bosquets, un rapace faisant tomber de grandes feuilles au sol, les pulsations cardiaques de Nohaam reprirent un rythme effréné. Hädrim n'était pas prêt de quitter l'endroit à l'instar de la peur qui ne l'abandonnait pas.

1512 mots

© Adam

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La Récolte Sanglante ♦ Nohaam
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