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 Le traité des morts [Event]

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Phèdre
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Message(#) Sujet: Le traité des morts [Event] Lun 19 Juin - 23:56

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Phèdre n’aimait pas voir les gens mourir. Des tréfonds de sa mémoire, le souvenir du trépas hantait les cauchemars qui emplissaient ses nuits, et s’il fallait être plus raisonnable, une telle situation entraînait toujours de fâcheuses conséquences. Seulement, la jeune femme n’ignorait rien des bruits que rapportaient ses semblables à propos du monde extérieur, murmures du tumulte qui se jouait de l’autre côté de l’Alcôve. En réalité, lorsqu’elle y pensait, son coeur se serrait, souvent. La guerre n’épargnait personne, et en ces terres dévastées, l’idée même d’une trêve n’était que le lointain écho d’un passé effacé depuis longtemps. « Est-ce que tu m’écoutes, au moins ? » La voix teintée d’exaspération l’arracha aux rivages égarés où elle se perdait bien volontiers, et elle leva la tête en papillonnant des cils. Les poings sur les hanches, Thälya observait le visage préoccupé de la nouvelle recrue d’un air de surprise et d’incertitude mêlées. « Je ne comprends pas comment tu as pu survivre au sein de l’Harmonieuse en étant si distraite. » Invoquant la fatigue du voyage, elle se passa une main derrière les cheveux, gênée de ce premier égarement. Il ne fallait pas décevoir celle qui avait voulu croire en elle. Telle une araignée, la toile de Kéziah se déposait sur les esprits pour y emprisonner à jamais le doute. Aucun des Fils d’Ohibaan n’aurait osé imaginer que ses objectifs étaient toute autre que le bien-être de ses apparents congénères. C’était un privilège que de se voir introduite au sein du village par la guérisseuse, et la brune marchait la peur au ventre, étrangère à la communauté. Le moindre faux pas serait impardonnable.

La prétendue nomade se releva sans attendre, décidée à ne pas se laisser aller à l’appréhension qui s’insinuait entre ses entrailles tel un poison invisible. « Toutes mes excuses, Thälya. Peux-tu reprendre ? » L’autre poussa un soupir, manifestement dévorée par une impatience qu’elle ne s’expliquait pas. Le caractère tumultueux de ses nouveaux camarades lui échappait quelquefois. À l’abri de la montagne, personne n’usait d’une pareille franchise, et si la spontanéité parvenait à percer la roche, la sincérité restait une attitude en laquelle il valait mieux ne pas croire aveuglément. « Nous avons conclu un accord avec les Ohianys. Rien de bien glorieux, mais je suppose que ça fera l’affaire. Il faut leur ramener les corps des Destructeurs qui osent bafouer l’Insoumise de leur présence. Un groupe de volontaires partira tout à l’heure. J’ai cru comprendre que tu étais loin d’être une guerrière, mais Kéziah a dit que tu pourrais être utile en cas de besoin. » Mieux valait pour l’une comme pour l’autre que la guérisseuse ne se soit pas trompée. Phèdre plaçait en elle une confiance absolue, confiance qui lui faisait bien davantage défaut lorsqu’il s’agissait de ses propres aptitudes. Il fallait reconnaître que transporter des macchabées pour consolider une hypothétique alliance avec des cannibales ne correspondait pas exactement à l’idée qu’elle se faisait de la manière de servir sa faction. Elle dissimula son dégoût par un haussement d’épaules. « Je suis des vôtres. Après tout, rabattre le gibier est une occupation comme une autre. » Avant d’espérer être à la hauteur de ses prétentions, elle devrait se plier à bien d’autres volontés.

Le moment venu, le rassemblement des volontaires quitta le Hameau, muni du minimum pour ne pas affecter la fluidité de leurs déplacements. Anxieuse, Phèdre s’acharnait à mémoriser les rares conseils donnés par Kéziah à propos de la flore environnante. Si quelqu’un se blessait, il lui faudrait être inventive ; et surtout prier pour ne pas lui faire davantage de mal. À mesure qu’ils s’éloignaient du village et mal à l’aise parmi la végétation dense, elle concentrait ses efforts pour ne pas s’étaler au sol. Thälya lui jetait de temps à autre un regard suspicieux. Les yeux parme de la jeune femme s’attardaient malgré elle sur le moindre détail, et sans la présence latente du danger, elle aurait sans doute passé des jours entiers à errer face à la splendeur de la nature. Un charme inconnu enfonçait ses épines chaudes dans la poitrine de la jeune femme. Le bavardage joyeux qui assaillait habituellement les bouches des résidents avait cessé sitôt le départ annoncé. Chacun se méfiait des caprices de la Mère Fondatrice, et en ces lieux, prudence était mère de survie. Par chance, la progression du groupe se déroulait sans encombres. Soudain, le cri d’une bête harponna le silence. Effrayée, Phèdre sursauta. Ses doigts se crispèrent autour du manche d'une lance qui ne serait jamais la sienne. Sa camarade se retourna vers elle, un sourire sur les lèvres pour retenir la moquerie qui montait dans sa gorge. « Allons-y. » D’un seul geste, les premiers Fils s’élancèrent vers les troncs qui embrassaient le ciel. Thälya fit un signe de la main à la nouvelle recrue. « Aujourd’hui, les têtes des Traîtres tomberont, et les Ohianys se repaîtront des cadavres. » Le ton presque enthousiaste de sa voix n'échappa pas à la brune. Avant de lui répondre, elle s’approcha d’un arbre dont elle effleura l’écorce timidement. « Espérons seulement qu’ils ne nous invitent pas au banquet. » Le rire de l’autre s’étouffa de lui-même à la seconde où ses phalanges touchèrent le bois.
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Phèdre
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Message(#) Sujet: Re: Le traité des morts [Event] Mer 28 Juin - 19:25

L’ascension ne fut pas de tout repos pour la belle usurpatrice. Il fallait reconnaître que la hauteur des arbres l’avait découragée au premier coup d’oeil ; et forte d’une expérience très limitée en escalade, elle se contentait de ne pas trébucher et de suivre le rythme imposé par les autres. Amusée de cette agilité défaillante, Thälya observait cette curieuse créature sans se départir de sa bonne humeur. En d’autres circonstances, sa lenteur l’aurait rendue furieuse, mais la perspective de massacrer les ennemis qui viendraient à passer en contrebas suffisait à la rendre démesurément enjouée. Les fronts soucieux des autres ne se déplissaient pas. Tant bien que mal, ils parvinrent tous à se hisser jusqu’aux branches les plus stratégiques. Dissimulés par une fine couche de végétation, ils pourraient agir en toute tranquillité. Face aux horreurs de technologie que possédaient les Tadryens, une attaque par surprise représentait leur meilleure chance de vaincre. Postés à plusieurs mètres du sol, les Fils savaient qu’il faudrait faire preuve d’une précision extrême pour l’offensive. À supposer que les futures victimes soient bel et bien au rendez-vous. Les doigts serrés autour d’un arc qu’elle ne maniait qu’avec une grande maladresse, la brune jeta un regard vaguement inquiet en direction de sa nouvelle acolyte. Ne restait plus qu’à attendre et à espérer que Kéziah n'ait pas commis une erreur.

Ensommeillée par l’absence d’activité, Phèdre sursauta lorsque sa camarade lui toucha le bras, désignant du menton le sol. À travers le feuillage, elle distinguait à peine les exosquelettes. Trois individus, à première vue. Son rôle se limitait à déverser la substance acide dès qu’ils seraient à proximité et à s’échapper en veillant sur ses camarades. Ses talents de guerrière à la frontière de l’inexistence ne lui permettraient pas de s’en sortir si elle se retrouvait face à l’un des Tadryens. Le reste du groupe se tapissait dans l’ombre, de l’autre côté de la clairière. Le signal ne tarderait pas. Les mains serrées sur la corde qui retenait l’un des Bagours, la jeune femme retenait son souffle. Un sifflement perça les airs. Le bavardage des futures victimes s’interrompit. La pression relâchée, les bassines se renversèrent aussitôt. L’eau acide se déversa sur les armures pour en ronger le métal. L’un d’entre eux hurla, sa chair sans doute brûlée par le liquide corrosif. Des tirs fusèrent vers les arbres. La Spectre eut tout juste le temps de voir une flèche siffler en direction des cibles avant de sentir la main de Thälya se refermer sur son épaule. « Dépêche-toi, il faut y aller. » Sans demander leur reste, les membres du groupe s’efforcèrent de détaler à travers la forêt, laissant à leurs camarades le soin de finir le travail. La stratégie mise au point dans l'enceinte du Village exigeait une fuite coordonnée. Aucun d'eux ne devait se retourner.

Seulement, la brune ne connaissait pas les environs, et elle ne tarda pas à se laisser distancer par les autres. La sylve restait un véritable labyrinthe, et aucun point de repère ne permettait de la renseigner. Le fracas des armes derrière elle s’abattait à ses oreilles avec plus de force que le choc que provoque un éclair, et la peur s’insinuait entre ses entrailles. Sa décision avait été stupide. Incertaine de sa destination, elle courrait à travers la végétation. À plusieurs reprises, elle chuta. Au loin, le tumulte s’était apaisé, mais la furie qui rugissait autour de son coeur l’empêchait de revenir sur ses pas. L’appel de la raison demeurait sans réponse face à cette terreur toujours grandissante qui paralysait ses sens. Pourquoi diable Kéziah l’avait-elle emmenée avec elle ? En cet instant malheureux, elle aurait voulu couvrir le nom de sa protectrice de malédictions. Ses neurones figés par la peur ne lui ménageaient aucune porte de sortie. C’était ce corps si fragile qui, alimenté par l’adrénaline, refusait de céder. Les poumons en feu, elle trébucha dans la boue. Lorsqu’elle releva la tête, elle distingua une silhouette face à elle. Son casque à moitié dévoré par l’acidité, le Tadryen braqua son arme vers elle sans qu’une once de pitié ne traverse son regard. Les yeux écarquillés par l’horreur, Phèdre plaça un bras secoué de tremblements devant son visage pour ne pas regarder la mort qui bientôt la faucherait.
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Phèdre
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Message(#) Sujet: Re: Le traité des morts [Event] Ven 30 Juin - 16:41

Et pourtant, rien ne vint. La fatale déflagration ne résonna pas à travers la tranquillité du sous-bois. Phèdre ne sentit pas le coup mortel qui devait lui ôter la vie sans qu’elle ne puisse résister. D’abord, elle s’imagina que son corps s’affranchissait de toute sensation, l’au-delà lui ayant déjà ouvert les bras avant même que la souffrance n’explose en elle. « Bah, ça, alors. Quel charmant appât. Sur ce coup-là, tu me rends un sacré service. Je n’arrivais pas à rattraper cette immonde carcasse. » Croyant à une hallucination, elle ne répondit pas. Son bras se baissa lentement. Face à elle se tenait l’un des membres du groupe qui l’observait d’un air légèrement soupçonneux. Le cadavre du Tadryen abreuvait la terre de son sang,  et son crâne fendu embrassait le sol. Abasourdie par une telle vision, elle battit des cils à plusieurs reprises. « T’as perdu ta langue ? Allez, relève-toi, il faut rejoindre les autres et ramener ça. » D’un geste dédaigneux, il désigna le macchabée. Balbutiant des remerciements hésitants, elle se dépêcha de revenir à une position plus confortable et aida l’autre à porter sa victime. Une conversation légère s’engagea entre les deux individus, désormais débarrassés de la possibilité de tomber sur l’un des hommes de métal. La jeune femme apprit ainsi que les assaillants étaient parvenus à éliminer leurs ennemis sans difficulté et qu’on avait lancé son nouveau camarade de route à la poursuite du fuyard. La suite, elle la connaissait déjà, même si une part d'elle-même aurait préféré l'ignorer.

Ils ne tardèrent pas à rallier le point de rendez-vous. Personne ne manquait à l’appel, et si l’on déplorait quelques blessures plus ou moins importantes, la mission était une franche réussite. Phèdre se chargea de soigner tant bien que mal les plaies mineures. Par chance, Kéziah avait pris ses précautions en remplissant sa besace ; à droite, l’experte avait disposé les plantes qui soulageaient la douleur et de l’autre côté, elle avait entreposé celles qui arrêtaient les saignements. Pour le reste, elle n’avait pas jugé son élève suffisamment talentueuse pour se débrouiller seule. L’essentiel était d’assurer à ses nouveaux congénères un retour au Hameau sans qu’aucun ne succombe à ses lésions. Éreintée par le travail accompli, et le coeur serré à l’idée d’avoir commis une erreur, elle se porta néanmoins volontaire pour rallier le village des Ohianys en compagnie de Thälya. L’usurpatrice ne put s’empêcher d’esquisser une grimace de dégoût lorsque les têtes furent détachées pour être exhibées en guise d’avertissement. Malgré les exigences sordides de la guerre qu’aucun être ne pouvait nier, un frisson de mépris lui avait parcouru l’échine face à un spectacle d’une telle barbarie. Quoi qu’il en soit, elle partit en direction du repaire des cannibales sans se soucier de la suite des événements. Chez elle, la curiosité l’emportait toujours sur la méfiance. Le voyage dura plusieurs jours où elle eut l’occasion de discuter davantage avec Thälya et son audacieux sauveur dont le nom lui plut tout de suite : Kälhaem.

La vision du village au sein duquel il s’apprêtait à pénétrer pour livrer leur funeste cargaison ôta à la jeune femme toute gaieté. Les os humains se répandaient autour des statues comme une nuée d’insectes qui assaille les cadavres. L’appréhension s’enroula autour de ses entrailles à la manière d’un vicieux reptile, et elle garda la tête baissée alors qu’ils entraient en ces terres  maudites. À l’intérieur, les Fils d’Ohibaan n’eurent que le temps d’apercevoir des habitations étrangement bâties qui se disputaient la terre et la rivière, et des regards empreints de méfiance et d’animosité se posèrent sur eux. Ils s’immobilisèrent. Kälhaem prit la parole en leur nom, ne souhaitant pas plus que les autres s’attarder. « En remerciement du pacte conclu avec vous, honorable peuple, voici les cadavres de nos ennemis communs. » Une femme dissimulée par un voile immense s’éloigna des autres pour venir à leur rencontre. Phèdre ne bougea pas d’un centimètre, admirative de la silhouette pleine de grâce et d’élégance qui ne semblait pas à sa place en ces lieux inquiétants. Ce n’était pas la première cargaison qui s’échouait à leurs portes, et ce ne serait pas non plus la dernière. « Cette alliance sera profitable à chacun de nous. Rentrez chez vous, et soyez assurés de notre soutien. » Aidée par Thälya, la brune déposa les corps aux pieds de l’inconnue. Indécis, son coeur rugissait contre sa cage thoracique. Le groupe ne s’encombra pas de davantage de politesse et s’éloigna en silence. Sitôt qu’il s’enfonça dans la végétation incertaine, les villageois approchèrent des morts. Rêveuse, Phèdre suivait les autres. Un jour, elle reviendrait.
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