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 Espèces fondantes et trébuchantes

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Fran Superbia
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Message(#) Sujet: Espèces fondantes et trébuchantes Jeu 16 Nov - 20:28

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Citation :
Je couche mes pensées sur le papier alors je devrais m'étendre sur ma couche depuis plusieurs heures déjà. Mon écriture perd en précision, ma plume en légèreté, et mes paupières semblent s'alourdir chaque fois qu'elles s'abattent sur mes yeux dans l'espoir de les hydrater. Ce doit être la sensation que l'on a sur son lit de mort. Espérer. Espérer, de tout son être, que nos paupières ne restent pas fermées à jamais à chaque clignement des yeux. La douleur qui, à force de planer sur nous comme un nuage fétide et mortel, finit par s'emparer de nos sens. Les oreilles qui bourdonnent, les tempes qui semblent être touillées par les efforts de notre esprit. La faiblesse. Même la sueur devient lourde, même les cheveux deviennent difficiles à porter. Courbés sous l'enclume de la fatigue, grattant, piaffant, piétinant sur les pentes ardues de la rémission, nous appréhendons tous différemment la chose, bien que chacun la ressente pareillement dans ses membres, sur ses épaules, cachée aux creux de nos rotules, figeant nos doigts dans la pierre...
Un sourire fend le visage de la rousse alors qu'elle écrit cette ligne. France n'aime pas écrire, pourtant, se remémorer ces sensations -ou plutôt, les exprimer par le verbe avant de les oublier par le repos- lui procure une satisfaction nouvelle. Loin de la frénésie carnassière et exaltée de la combattante, à mille lieues des plaisirs de la chair et leur grossier semblant d'union, ce sentiment est... libérateur. Presqu'autant que d'aller vomir ses frustrations sur les vestiges de grands hommes -quelle idée, ces sociétés patriarcales!
France se rappelle. Elle revit l'épée de Damoclès pendue au-dessus d'elle et du groupe d'intervention. Elle frémit en la sentant dodeliner, osciller doucement. La métaphore de la destinée tend le fil qui la suspend, comme par magie, à mi-chemin entre le firmament et les têtes des Spectres. Tous la sentent, cette épée. Son fil brille dans la pâle lumière du levant, et les reflets dorés du ciel, si chaleureux dans leur façon d'embrasser tendrement les plaines, la faune et la flore des Steppes, deviennent des feux ardents, annonciateurs de mort, léchant les ruines fumantes du champ de bataille. Le long de l'épée, le sang sèche, brunit, se craquelle en écailles irrégulières. Dans les interstices, la rouquine croit entrevoir les visages mornes, tuméfiés, inexpressifs de ses camarades tombés  au combat. Les Spectres sont tous frères, non? Non, pas tous. Personne n'enverrait ses frères et sœurs se faire découper au laser pour quelques poignées de cristaux bleus et deux fusils déjà obsolètes. Le fanatisme comme la loyauté n'ont jamais étouffé France. Pourtant, voir ses camarades, des gens à qui elle confierait ses arrières, se faire découper dans une embuscade foireuse pour quelques poignées de cailloux a réveillé en elle un respect nouveau pour la vie humaine. Et un plaisir plus grand encore à triompher de ses ennemis. La jeune femme, avant d'en perdre l'envie, décide de se remettre à sa rédaction. Ses prunelles vert sombre se promènent rapidement sur les quelques lignes qu'elle a déjà écrites, histoire de se remettre dans le bain, puis la plume exerce son pouvoir.

Citation :
Même nos poumons sont lourds. L'air y rentre comme un goudron brûlant, et en ressort brusquement, pressé qu'il est d'échapper à cette cage d'alvéoles et de fatigue. Chaque respiration donne à celui -ou celle qui l'exécute la délicieuse expérience de sentir les mouvements de chacune de ses côtes. Elles se soulèvent, péniblement, laissant les poumons faire leur office. Le cœur, gourmand en place dans ces moments de crise, se débat contre cette invasion de son espace personnel. Il bat vite, il bat fort. Ses spasmes, bien qu'ils semblent incontrôlés, s'accélèrent brusquement pendant que l'air pur passe dans le sang de son propriétaire. Chaque battement résonne. Le carillon grave des vaisseaux sanguins enferme les pauvres éreintés dans le clocher de leur tête. Les tempes se font à la fois chef d'orchestre, percussions et chorale. Les épaules, les poignets, les hanches, même les mollets sont ravis de participer à ce concerto macabre. Le staccato affolé du rythme cardiaque fait circuler les humeurs tout autant que la douleur. La lassitude s'installe, puis un dernier soubresaut de fougue, une rage révoltée, refuse l'implacable douleur, sachant pertinemment qu'aucune gesticulation n'a la moindre chance de l'apaiser. Puis, résigné, le corps et l'esprit attendent la délivrance du repos. Les yeux se ferment, les muscles se détendent, l'eau chaude emporte avec elle le sang bouillonnant, les croûtes craquelées, la peau griffée, les cheveux souillés. La coquille de lassitude et de douleur s'envole, glissant dans un flot brun rougeâtre sur le sol luisant d'effort. La Nature s'efforce de récolter cette enveloppe, la décompose, la réduit à ses éléments les plus primitifs, pour ensuite en faire un nouvel être, fût-ce-t-il vivant ou pas. Quelle est alors la différence entre le repos et le trépas? La question paraît bête, et la réponse est évidente: le repos allège les paupières, rénove le corps, console l'esprit, alors que le trépas scelle les paupières, défait le corps et libère l'esprit. Dans ce cas, il faut pousser plus loin! Le repos copie, simule, donne un délicieux avant-goût de la libération ultime qu'est la mort. Ainsi, le repos, le plaisir, la jouissance ou même la goinfrerie et la richesse, tous ne sont que des expéditions aux limites du vivant, goûtant  avec délice les plus intenses plaisirs des sens et de l'esprit, sans jamais franchir la ligne, couper le lien ténu et vibrant qui relance le cœur après chaque battement. Nous vivons, et comme nous vivons nous mourrons, et comble de l'ironie, nous nous approchons encore et toujours de la mort pour se sentir, ne serait-ce qu'à peine, un peu plus vivant que la veille.

Après la théorie vient la pratique. Ainsi, la dame se prépare un bain. Elle remplit la cuve de pierre lisse d'eau claire, laisse le feu doucement lécher le fond de sa baignoire. France repense sans douceur aux douches de Tadryon. Elles chauffent l'eau sans bois, elles. Tout du moins, l'utilisateur -trice, en l'occurrence, n'a pas à allumer le feu lui-même. Il y a quelque chose d'intime à chauffer l'eau du bain à force de silex et de bois sec. Tous les éléments s'en mêlent, et l'individu cherchant à se laver et se détendre n'en est que plus satisfait de se glisser au fond de la baignoire. Serrant la terre de ses mains, on fait s'entrechoquer la roche. De là, l'étincelle, la plus petite représentante du feu qui soit, chauffe puis allume le bois. Il respire, crépite, brille et se consume pour que l'air puisse donner aux flammes ce souffle de vie qui rend sa danse langoureuse si fascinante. La lumière vacille contre la pierre, les ombres tremblent devant cette simple mais vivace manifestation d'harmonie. La rousse met quelques instants à détacher son regard de la dangereusement fabuleuse oscillation des flammes. Vite, avant que l'eau ne soit trop chaude.
France se redresse, attrape le parchemin sur lequel elle grattait par un coin, et laisse l'opposé traîner dans le feu d'une bougie. Le papier noircit d'abord, puis rougit sur les bords. Rapidement, le trait incandescent progresse, avale les lettres d'encre et les impuretés avec une avidité grandissante. Telle les frontières d'un état conquérant, la ligne irrégulière de braises s'étend en travers de la lettre, puis finit par attaquer le dernier coin du papier peu après que la rousse l'ait lâché. Elle n'a pas survécu à une embuscade pour se brûler le bout des doigts, victime de l'hypnotisme que le feu exerce sur elle.
Une grande inspiration, une posture qui serait suggestive si la jeune femme avait eu ce genre d'idées présentement, un souffle brusque et concentré. Les flammes sont éteintes sous la baignoire, et les habits déchirés et maculés de sang de la simulacre glissent au sol tant bien que mal. Déjà, Fran sent la libération de l'eau chaude sur sa peau. Hâtive, elle entre dans son bain, presque honteuse de perturber la surface tranquille de l'eau. Savon, brosse, délivrance. Le clapotis irrité de l'eau que l'on remue à chacun des mouvements de la belle. Le lac paisible et clair se trouble à mesure que la peau raclée y laisse choir sa carapace de lassitude. L'eau bientôt blanc cassé, presque grise, par humilité peut-être, s'entête à sublimer la pâleur irréelle de France. Les tâches de rousseurs réapparaissent, les cheveux cendrés se décollent les uns des autres, arborent de nouveau leur fière robe sombre et incandescente. France sort de son bain, se sèche soigneusement. Elle est particulièrement douce en séchant ses cheveux puis les laisse libres pour sécher, chose rare.
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Fran Superbia
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Message(#) Sujet: Re: Espèces fondantes et trébuchantes Jeu 16 Nov - 20:54

Ils sont longs. Je devrai les faire couper demain pense la jeune femme, repoussant derrière son oreille une longue mèche de cheveux roux. Vient ensuite un soupir de satisfaction. De fatigue, aussi. Elle n'a pas fermé l’œil depuis... Combien de temps, déjà? Trop longtemps, on dirait. Voilà l'épuisement qui vient réclamer son dû. Chaque mouvement est douloureux, les doigts eux-mêmes sont traîtres, pénibles à manipuler. Les cheveux paraissent lourds, et la simulacre n'a jamais été aussi consciente du poids de sa poitrine, pourtant loin d'être imposante. Par toutes les étoiles du firmament, comment font les archères pour être précises et si agiles avec ces deux obus au bout des clavicules? Le mystère reste entier. Mais il n'est plus l'heure des réflexions pseudo-philosophiques maculées d'une jalousie perfide à peine assumée. Le groupe d'intervention est revenu -pas en un seul morceau, mais revenu quand même, un peu avant la mi-journée, et par miracle Frannie a eu la force de passer à la forge s'occuper de quelques commandes. En vérité, la spectre ne se sentait pas d'aller dormir, alors que l'odeur des entrailles tièdes de ses feu frères et sœurs d'armes se faisait encore persistante dans ses narines. Le soleil va bientôt se coucher, le ciel s'enrober dans sa couverture sombre et tachetée, et la rouquine compte en faire autant. Elle s'étend sur sa paillasse, remonte le linge brun et piqueté qui lui sert de couverture, et ferme les yeux. Les joyaux verts sombres ne se révéleront au Monde qu'après une bonne nuit de sommeil réparateur et mérité.

La voilà, la douce douleur d'après l'effort. Elle plane au-dessus de ses muscles, chatouille ses articulations, lui fait prendre conscience de l'emplacement, le volume et l'orientation de parties de son corps que sa conscience ignore sans honte tout au long de la journée. Elle se réveille en sursaut, comme un Theluji Leo à qui l'on retire son privilège -son dû, même!- de dormir, la tête lourdement posée en travers de nos cuisses. Et là, la douleur n'est pas contente. Les muscles non plus, apparemment. C'est dans ce fatras de sensations handicapantes que France se relève, une moue boudeuse plus profonde à mesure que la protestation de ses muscles s'enhardit. Les cheveux en une épaisse broussaille couleur de feu, la bouche pâteuse, le cou contracté... Frannie a le sentiment que même ses sourcils sont décoiffés. Et son esprit n'est pas bien moins embrouillé.
La rousse a rêvé, cette nuit. Le souvenir de ses songes est confus, et revient par bribes, à force qu'elle le tire hors du bourbier de son inconscient. Le sourire d'un brun aux yeux de glace -la nuit des Roses, à coup sûr, la courbe d'une blonde couverte des pommettes au creux des hanches de tâches de rousseur -quelle nuit, vraiment! et... Oh. Donovan Superbia. France se croyait débarrassée du souvenir envahissant -et traumatisant, qu'elle l'admette ou pas, de son défunt paternel. Les éclats de rire, l'inscription en tant que militaire régulier, les test sur exos dernier cri... Apparemment, une partie de l'ingénue souhaite ardemment vivre une petite idylle du parfait soldat aux cristaux bleus. Cela n'arrange en rien l'humeur plutôt lasse de la rousse, qui se permet cependant un petit sourire en coin, résigné, amer, marque d'un pragmatisme triste mais sain.
Un rêve, hein... on dirait plutôt un regret...

La jeune femme part s'habiller. Ce n'est pas tout d'ouvrir les yeux, encore faut-il utiliser ce temps éveillé à bon -ou mauvais escient! Aujourd'hui, comme après chaque mission à l'extérieur, elle n'a pas à participer aux affaires de la forge. Fort heureusement, ses doigts sont crispés, sa poigne est molle, tremblante... La première lame que France approcherait de la meule à aiguiser volerait à travers le Hall des Artisans, voire à travers les Artisans. Un pantalon en tissu, solide et sombre, qui ne l'a jamais déçu. Même lorsqu'on est pressée de l'enlever. Pour l'accompagner, une chemise en toile, blanc cassé, légère et au col ouvert. Ce n'est pas maintenant qu'elle sent le poids de ses propres muscles que la rousse va mettre des habits épais et lourds, tout de même! Vient ensuite l'étape délicate. Face à une glace -ou plutôt, le fragment de cette dernière qu'elle a pu dénicher au sommet d'un tas de ruines, Fran observe la touffe de ses cheveux. Cette masse capillaire, rebelle, libre et emmêlée semble grogner en avertissement à la simple idée d'être coiffée. Au moins, c'est sûr, ça ne sera pas une partie de plaisir. Un peigne, du courage et quelques jurons plus tard, France arrive à regrouper sa crinière flamboyante en un chignon tiré, maintenu par une baguette en bois verni, gravée d'une bloemus au bout. Cette babiole appartenait à feu la mère de la simulacre, qui n'a jamais su pourquoi elle y tenait autant. Le mal du pays, peut-être. Enfin, elle n'en a plus besoin!
France est donc réveillée, prête à commencer sa journée. La rousse, avant de partir, attache son stylet sur son flanc gauche, observant d'un œil distrait les cendres de ses réflexions de la veille. Elle n'a jamais aimé les enterrements, les obsèques en général. Chacun y fait semblant d'être là pour rendre hommage aux morts, soutenir leurs proches, par bonté de cœur... Mais tous, même les enfants -surtout eux, en fait-, savent à quel point c'est faux. On ne couvre pas le corps d'un défunt de richesses en lui rendant un hommage silencieux et solennel par bonté ou par devoir, mais par peur. Ou par espoir, si l'on est un optimiste invétéré. La peur, donc -France est loin d'être optimiste- d'être oublié par ses pairs à l'instant où la vie quittera notre corps. La peur de n'avoir aucune vierge éplorée, aucun discours grandiloquent, pas la moindre cérémonie pompeuse pour nous «rendre à la terre». La Terre, celle qui depuis plus de deux siècles maintenant s'entête à massacrer l'humanité, est-ce bien à elle que l'on veut remettre nos espoirs, nos peurs, nos faiblesses, la plus concrète trace de nous qui subsistera dans le monde physique? Non, c'est pour éviter d'avoir à supporter la décomposition lente, odorante et éprouvante de nos aïeux qu'on les disperse en cendres dans le vent. Les obsèques rassurent les vivants, gonflent leur ego, amoindrissent la peur instinctive, viscérale qu'ils ont de la mort. Après tout, pourquoi avoir peur des cryptes et autres fosses communes, sinon? Les morts ne risquent pas de se relever, et la puanteur est moins dangereuse que les trois quarts de la faune locale. Non, France n'aime pas l'idée de se croire altruiste quand on se rassure en pleurant sur l'épaule putride de la faucheuse. «Quand tu m'emportera, la tristesse les ravagera, n'est-ce pas? Ils me porteront comme un héros et leur complainte s'élèvera parmi les fumées de mon corps incandescent, rassure-moi!» Cet accord tacite, ce faux hommage entendu a toujours dégoûté la jeune femme. Surtout lorsqu'il fait semblant d'être profondément désolé pour les proches du défunt. Claquant sans ménagement la porte en bois grossière de son cagibi, France s'en va, engoncée dans son mépris et sa fierté.

Arpentant les allées de l'Alcôve, France cogite. Les êtres humains, pour la plupart, se haïssent, et ce sans se connaître. Alors pourquoi, par quel miracle de la pensée collective, en viennent-ils à coopérer, se faire confiance, se rendre service gratuitement? Est-ce vraiment juste histoire de faire plaisir à un être cher? L'humanité, qui est allée jusqu'à écorcher sa Terre et ses semblables par ambition, est-elle vraiment capable d'actes désintéressés, d'altruisme? Arrivée devant l'échoppe d'un couturier, tanneur et tailleur, qui n'hésite pas à reconvertir ses ciseaux pour raccourcir les tignasses récalcitrantes, la rousse s'arrête un instant. Le poids léger du chignon tendu au sommet de son crâne est plus fort que jamais, et puisque son errance l'a menée ici... Accompagnant ses pas d'un haussement d'épaules, France entre. Une chaise, un bidet en pierre, quelques mannequins et des étoffes qui pendent aux murs. Se rappelant la spécialisation poussée des artisans tadryens, France ne peut s'empêcher de sourire à cette vision. Vraiment, l'Homme n'est jamais plus habile que lorsqu'il n'est pas aidé... L'homme bedonnant, aux joues piquées par une barbe naissante et sombre, lève ses yeux noisette vers la simulacre. Il lui décoche son meilleur sourire, pose la pièce de cuir sur laquelle il cousait une quelconque fourrure et frappe ses mains l'une contre l'autre, comme pour accompagner sa voix forte et joviale:
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Fran Superbia
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Message(#) Sujet: Re: Espèces fondantes et trébuchantes Jeu 16 Nov - 20:56


«-Bien le bonjour, ma sœur! Que puis-je faire pour toi? les prunelles du tailleur pétillaient d'une énergie bienveillante, véritablement heureuse. C'est donc ça, le regard d'un homme qui aime son métier? Ou est-ce le résultat d'années d'introspection pour obtenir le meilleur air possible devant un client potentiel?
-Bonjour! Si je me rappelle bien, tu coupes les cheveux à tes heures perdues?
- Effectivement! Je préfère changer de casquette de temps en temps plutôt que de me tourner les pouces! Et puis, tout le monde ne déchire pas ses étoffes aussi souvent que les Essences! cette remarque fait sourire Fran. Les Essences sont de bons clients pour les forgerons, il faut croire qu'ils maltraitent leurs habits aussi. Quand ils reviennent pour les faire réparer, en tous cas...
- Parfait! J'aimerais que tu me coupes les cheveux, ils deviennent gênants pour travailler... Je peux te payer, bien sûr! Ou même te rendre un service.» Et voilà. C'est donc ainsi que naît l'entraide? Le troc est bien plus pratique que la monnaie. Il est universel déjà, et découle d'un accord. Au moins, toutes les parties impliquées ont leur mot à dire.
Alors que la rouquine s'installe sur la chaise, le coiffeur défait son chignon en tirant doucement l'épingle qui le tient.  Les mains d'Abel -du coiffeur, donc- sont fines, ornées de longs doigts agiles. France est un peu surprise par cela. Le contact léger, professionnel de mains expertes entre en contradiction directe avec l'expérience brève -et malheureuse qu'elle a eu du tannage du cuir. De quoi vous ruiner la peau à vie, en y travaillant régulièrement. Puis, comme une irrésistible incantation, le son des ciseaux mutilant avec précision son cuir chevelu sort Frannie de ses pensées. Bah, autant en profiter pour faire la discussion!
«-Dis-moi, Abel, comment un gaillard comme toi s'est-il retrouvé tailleur, coiffeur, et tanneur? L'espace d'un instant, France sentit la main de l'homme s'arrêter. Elle est malheureusement trop petite pour voir son visage dans le fragment de miroir auquel elle fait face. Impossible de savoir si Abel est plongé dans un souvenir douloureux -ou heureux, qui sait? Ou s'il est simplement surpris par la question. Les coups de ciseaux reprennent, et ponctuent étrangement bien la réponse de celui qui les manie.
-Pour tout te dire, je voulais intégrer les Songes, au début de mon entraînement. Malheureusement, je suis plus habile avec une aiguille qu'avec les mots. Et surtout, je suis moins dangereux qu'un Theluji Leo, c'est pour dire! Abel rit avec douceur à sa propre métaphore, se remémorant vraisemblablement quelque perle de sa jeunesse. Ensuite, j'ai procédé par élimination... Les visages cendrés et poumons viciés des forgerons ont réveillé mon envie de mourir vieux dans mon lit, et puis j'ai des mains fines et habiles, donc autant préférer des travaux de précision, si je puis dire. La réponse déclenche chez Fran un léger rire cristallin, empli d'une bienveillance qu'elle croyait enfouie dans la même terre que celle qui abrite les ossements de sa mère. Cet homme est vraiment aussi sympathique que son sourire chaleureux. Il semble honnête, donne l'impression d'apprécier du fond du cœur la chaleur humaine et les rires détendus qui se détachent du brouhaha de la foule, un soir à table dans un coin de la taverne. Un vrai animal social, si je puis m'exprimer ainsi. Sa chevelure rousse raccourcie, France fouille dans ses poches pour sortir quelques pierres bleues. Au moment de les tendre à Abel, ce dernier lui lance un regard incrédule et amusé.
«-Jolis cailloux, mais que veux-tu que j'en fasse? France rougit. Elle oublie bien souvent que dans l'Alcôve, la monnaie n'a aucune valeur... Réflexe hérité de Tadryon, et qui a la dent dure. Frannie range donc ses pierres bleues, et se racle la gorge avant de répondre.
-Mes excuses, j'oublie que l'azuris ne sert de monnaie qu'a l'extérieur! Que puis-je faire pour toi en échange? Les yeux du tailleur-coiffeur deviennent tout à coup sérieux à la mention du monde extérieur, puis il répond, d'une voix plus basse que normalement, comme si dire la phrase le peinait. -L'extérieur... Tu fais partie des Essences?
-Pas encore, mais c'est mon objectif. Pourquoi?
-Eh bien mon fils voudrait être une Essence, mais j'ai peur qu'il ne réalise pas vraiment à quel point le combat est difficile...Comme s'il avait l'impression que sa demande est honteuse, Abel lève les deux mains et les agite légèrement. Je en te demande pas de le dissuader de suivre sa voie, loin de là! J'aimerais juste que tu l'aides à s'entraîner! Il doit être en train de pratiquer sa stratégie au Cercle des Pierres... Peux-tu lui apprendre quelques techniques pour revenir d'intervention sain et sauf?»

France hésite quelques instants. Elle ne comprend pas tout de suite la requête de l'homme, et encore moins sa détresse. Visiblement résigné à laisser son fils aller au front, Abel ne s'inquiète pas moins pour ce dernier. Le laisser suivre son ambition, oui, mais dans ce cas, il faut le préparer autant que possible. Alors que la jeune femme s'apprête à répondre, Abel reprend.
«-Je sais que tu es revenue d'une expédition ayant mal tourné, et j'aimerais que tu lui enseignes tout ce qui pourra l'aider à revenir, lui aussi...» Les lèvres de la rousse se figent. Oui, elle est revenue d'un sacré coupe-gorge. Mais pour être très honnête, c'est autant dû à la chance et aux compétences de ses compagnons qu'à ses capacités au combat et à la survie. France soupire doucement, avant d'adresser un sourire compréhensif à Abel. Elle n'imagine pas ce qu'il ressent, loin de là. De toutes façons, la rousse n'est pas assez attachée à qui que ce soit pour concevoir la peine du coiffeur. Cependant, il y a quelque chose dans l'honnêteté, l'aveu de faiblesse du gaillard qui donne envie à Frannie de l'aider. Et pas la reconnaissance d'avoir maintenant un superbe carré dégradé pour encadrer son visage poupin, non! Même coiffée comme une sauvage, elle aurait voulu l'aider. Elle le pense vraiment, en tous cas. Bah! Je lui dois de l'aide, et je n'y perds rien de toutes façons: ça m'entraînera aussi, va savoir. France sourit légèrement, avant de répondre d'une voix claire et -qu'elle veut ainsi, en tous cas- rassurante.  
«-D'accord, mon frère! Je vais trouver ton fils et lui apprendre tout ce que je sais. Mais je suis loin d'être maître d'armes, ne t'attends pas à un miracle. Cette humilité déplaît fortement à la jeune femme, cependant, elle ne souhaite pas donner des espoirs à Abel. Au final, la survie de son fils reste un lancer de dés. -Comment s'appelle ton fils, et à quoi ressemble-t-il?
-Oh, tu peux pas le rater! Les cheveux blonds éclatants, les yeux noisette, il fait à peu près ma taille.Sans la bedaine, heureusement!L'homme accompagne ses dire d'une tape affectueuse sur son ventre, à croire qu'il en est fier! Et il s'appelle Samuel»

France, ces renseignements en tête, s'admire une dernière fois dans le miroir fêlé de l'échoppe, puis s'en va, après un bref au revoir à Abel. De l'enseignement. Allons bon, comme si elle avait assez d'expérience pour. Bah, ça fera un prétexte pour s'entraîner! A cette idée, France se demande si elle pourra vraiment s'exercer avec un novice... Ou même si le fils d'Abel est un novice ou pas, en fait! Pressée qu'elle était de «payer sa dette», la rousse n'a demandé qu'un nom et une description... Vraiment, plus elle y pense, et plus France se dit que c'est une mauvaise idée de s'improviser instructrice de combat... Et puis, le Samuel, voyant arriver une inconnue lui proposant des cours de bagarre, si sublime soit-elle, risque d'être méfiant... A juste titre! Les lames les plus tranchantes ne se réfugient-elles pas dans les plus beaux fourreaux? Si, bien sûr! La jeune femme, toute perdue dans ses pensées qu'elle est, se fraye un chemin dans la foule du Hall des Artisans, riant discrètement des idées lubriques que sa dernière réflexion lui apporte.
C'est fou tout ce que l'Homme peut réduire à une plaisanterie grivoise de mauvais goût, tiens...

Comme à son habitude, la rouquine profite de cette marche pour prendre des bons réflexes. Vérifier les échoppes, trouver celles qui ont changé de place, d'apparence, de tenancier -Même un honnête et inoffensif bijoutier peut crever la gueule ouverte dans ces terres...-. Avoir conscience de ce qu'il y a autour et derrière soi sans jeter le moindre coup d’œil, ne pas ralentir son allure de marche, même si la plèbe se plaît à trépigner, ralentir et s'entasser devant l'étal d'un bon tailleur ou les portes de la taverne. Sérieusement, comment ces bêtes avides, prêtes à marcher sur leur prochain, leur voisin, leur frère, simplement pour le plaisir d'être la cible des jalousies -car, soyons francs, personne n'a besoin d'un nouveau manteau de fourrure si c'est pour qu'il passe toute son existence sur le sol des chambres d'un quelconque noble, comment, donc, cette masse grouillante d'envie, de trahison et de mépris peut-elle, soudainement, s'arc-bouter contre sa nature profonde et lutter non pas pour la survie d'autrui ou du groupe -ça, France le comprend, encore-, mais juste pour le plaisir d'un autre?
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Fran Superbia
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Message(#) Sujet: Re: Espèces fondantes et trébuchantes Jeu 16 Nov - 20:58

Fût-ce-t-il pour sa mère, sa sœur, ou son âme-soeur, tant qu'on y est, personne, PERSONNE n'est altruiste... Ne dit-on pas que le bonheur de l'être aimé est le sien? Ce n'est pas de l'aide désintéressée, c'est de l'orgueil, la satisfaction perverse et bien-pensante de donner le sourire à un être humain! Et le fait de véritablement aimer cette personne ne change en rien le plaisir malsain tiré de cet acte, de ce pouvoir sur les humeurs, les songes et les pensées de quelqu'un. Ce sont des liens forts que ceux de l'amour, mais même faite du fil rouge du destin, une corde ne sert qu'à attacher, à restreindre. Pourtant... Comment peut-on autant aimer sa prison, son geôlier, au point de le taxer de nous aider de bon cœur?!
Sommes-nous donc condamnés, tous autant que nous sommes, Hommes et Femmes pourvus d'un cœur qui bat, à nous démener dans les chaînes iridescentes de nos sentiments pour l'être aimé, la patrie chérie, ou la Terre où s'enracine notre âme? Est-ce donc si simple que ça? Parce qu'on aime, parce qu'il nous rassure, parce qu'il fait tenir le tissu serré de contradictions que l'on nomme l'esprit, l'altruisme existe? Comme condition sine qua non de l'existence de toute forme d'interaction sociale?

En parlant d'interaction, les sens de Fran accrochent avec délice au sons des terrains d'entraînement. Les duels, à la lame de bois comme d'acier, font immédiatement monter en rythme les battements de son cœur. Si léger soit-il, un sourire passionné et impatient se dessine au coin des lèvres pâles de la rouquine. Les deux émeraudes sombres serties autour des pupilles de la simulacre font le tour des combats. Plusieurs scènes y sont jouées, certaines burlesques, d'autres brutales, parfois même, un spectacle grandiose se cache derrière des acteurs dont les talents semblent, de prime abord, tout à fait disproportionnés. La encore, un souffle silencieux et bref fait fuir l'air des poumons de France, en même temps que ses pensées graveleuses. Je passe trop de temps en intervention, faut croire... Et le croire il faut, puisque même sans ses expéditions dans la fange et le sang, la rousse ne risque pas d'arrêter de se faire des réflexions et blagues de bas étage. A défaut d'aiguiser l'esprit, ça occupe entre deux batailles. La belle décide donc de s'installer tranquille sur l'extérieur du cercle, observant les combattants. L’œil amusé, mais à l'affût, France se surprend à chercher -et apprécier à leur juste valeur- les belles passes et feintes magistrales. Au milieu de ces duels d'entraînement, la jeune femme croise une chevelure blonde resplendissante. Les cheveux mi-longs de ce jeune homme ont l'air prévus pour un camouflage dans la neige des monts Harân. Au moins, Abel avait raison. Impossible de le rater, le Samuel! Frannie, installée aussi confortablement que possible sur un gros caillou comme seule la nature sait les faire, monte un plan. Observer les mouvements du blondinet, trouver les erreurs qu'il commet dans son duel, épingler le superflu, affiner le nécessaire... C'est un exercice qui plaît à la rousse, malgré qu'il soit ardu.
Le temps passe, et le jeune homme continue de s'entraîner, quitte à changer de partenaire. Au moins, il est acharné, le cheveux-blancs. C'est un bon point. Surtout pour s'améliorer. Maintenant qu'il ne reste que deux ou trois paires de courageux -visiblement décidés à intégrer les Essences-, l'observation des duels est bien plus simple. Et plus efficace.
Lorsque Samuel triomphe de son partenaire d'entraînement, France se lève, attrape une épée en bois qui traînait sur un râtelier et s'approche. En s'avançant vers le jeune homme aux cheveux blonds, notre mégalo préférée se surprend à revoir mentalement les mouvements du fils d'Adam. Le simple fait d'avoir observé le style de combat de Samuel réussit à réveiller l'envie d'affrontement qui brûle au fond de la demoiselle. L'ex-tradryenne va en faire voir de toutes les couleurs au blondinet, et pour le sport!
Son ami parti, le jeune homme aux cheveux clairs se met à pratiquer quelques moulinets dans le vent, observant du coin de l’œil la rouquine qui s'approche de lui avec une épée en bois et un sourire angélique, innocent. Pourtant, le rictus de France est légèrement inquiétant. De ceux qui vous mettent sur vos gardes malgré leur apparence anodine.
La silhouette élancée de Samuel pivote et se prépare à parer un coup qui, au lieu de tomber lourdement sur son glaive, rebondit contre le fil en bois de l'épée, tournoie autour de sa garde et frappe l'arrière du genou. Déstabilisé, le jeune homme n'a pas le temps de reprendre une meilleure position que le contact froid et rêche du bois lui fait imaginer son hypothétique décapitation. Quoi que la simulacre ne semble pas avoir la force de décapiter un adversaire d'un seul coup, le message est clair. Nous ne sommes pas là pour rire, ou même pour essayer quelque enchaînement vu plus tôt pendant la leçon.
C'est un duel.

Les deux adversaires se remettent en position de départ. La garde de la jeune femme est typiquement du style de l'aube. Souple sur ses appuis, genoux très fléchis, la lame haute et prête à porter comme à dévier les coups. Derrière le bois taillé, deux ronds sombres, du vert profond d'une forêt peu accueillante fixent le blond, droit dans les yeux, mais n'essaient même pas de cacher qu'ils épient chacun de ses mouvements.
Samuel, en face, étend tout en hauteur son corps gracieux, pointant en une fente d'escrime ses membres, sa concentration et son arme vers la rousse. L'un comme l'autre déforme ses traits fins en un mélange perturbant, mais propre aux amateurs de combat: un regard intense, qui fait fi de tout le reste du monde, cherche à décortiquer son adversaire, percer les secrets de cette garde, dévoiler à sa lame les points faibles qui sont autant de portes vers la victoire à ouvrir, de gré ou de force, en finesse ou brutalement, d'un majestueux coup de crochet ou d'une lourde charge de l'épaule. Cette joute visuelle s'accompagne d'un sourire carnassier, affichant avec délice le plaisir anticipé de la joute entre deux bretteurs se battant pour défendre leur orgueil, à défaut de mettre des vies en jeu.
Lorsque le fauve au pelage auburn se déplace en bonds agiles sur les côtés, alternant mouvements d'approche et de recul, l'immaculé plumage du héron s'agite d'un mouvement bref mais précis, tantôt pour lancer des coups d'estoc de son bec pointu, tantôt pour tenir en respect la bête. Nichée au bout de l'interminable bras du jeune homme, l'épée à une main arbore des airs d'arme d'hast.

Cet entraînement semble plus intéressant pour moi, lui sait déjà très bien comment se défendre de mon style de combat.

Soudain, l'oiseau s'impatiente. Il trépigne, avance d'un demi-pas, se décale sur la gauche -viser le côté qui ne tient pas l'épée, bonne idée!- et lance un large mouvement tranchant au pour punir toute tentative de pénétrer ses défenses. La bête ne se laisse pas avoir, mais manque de s'empaler sur la lame de son adversaire, qui est assez intelligent pour arrêter sa botte pile en face de sa tignasse rousse. Pendant ce pas d'hésitation, Samuel plonge. Il lance une longue fente en direction de la poitrine de France, qui le voit venir comme un Acellu au milieu d'une prairie. La simulacre dévie le coup, pivote pour rentrer profondément dans la garde du jeune homme et lui ouvre le ventre. Tous deux voient les viscères tomber au sol dans un bruit visqueux et mouillé, mais seule la donzelle sent l'odeur chaude de la mort imminente lui chatouiller les narines.
«-Ne te jette pas. Surtout pas si tu veux profiter de ta taille. Garde tes distances, crée de fausses ouvertures, provoque une charge idiote que tu sais déjà comment transformer en contre-attaque fatale.»
C'est ainsi, avec peu de mots, mais maint batailles, que se passe l'entraînement entre les deux. France, forte de son expérience sur le terrain -et de l'heure passée à décortiquer le style de combat de Sam- en sort gagnante la plupart du temps. Mais le jeune homme, peu à peu, évolue, s'améliore, et surtout, varie ses feintes et ses attaques. Les deux jeunes gens se jaugent, s'évitent, se frappent et se feintent. Les épées tournoient, parent, percent et tranchent. Le bois claque, vibre, érafle.
Bientôt, la faim rattrape France. La faim, et la fatigue, aussi. La jeune femme est rougeaude, ses cheveux, même raccourcis, collent à son visage tel un chiffon rouge sombre. Sa chemise, pourtant légère, semble lestée par l'effort. C'est donc raté pour une matinée reposante. L'ex-tradryenne décide donc de mettre fin à cette session d'entraînement. Elle laisse Samuel au cercle des pierres et se dirige droit vers la Taverne. Le corps de France réclame de la nourriture, et si elle n'est pas un goinfre, avoir la faim au ventre n'est jamais un bon moyen de continuer sa journée. On ne sait jamais quand une expédition peut être lancée.
Je doute qu'ils fassent appel à moi aujourd'hui, mais être prête ne fera pas de mal!

La jeune femme entre dans la Taverne. Tout de suite, le brouhaha envahissant et familier l'englobe. Rires, discussions à voix basse, rendez-vous galants et beuverie de jour de repos s'accordent pour former cette ambiance, cette symphonie caractéristique des lieux où la détente semble omniprésente, mais n'oublie pas de cacher en son sein quelques intrigues dormantes. Frannie n'a jamais aimé ça. Les endroits bondés, de manière générale, ne l'attirent pas. Mais son garde-manger vide, la rouquine peut bien supporter quelques temps la fourmilière alcoolisée que peut être la Taverne. Évitant les clients et les ivrognes, naviguant parmi les tables et la voix forte du tenancier, notre simulacre mégalomane trouve une table isolée, relativement au calme. Ça ne durera pas, vu que l'heure du déjeuner approche, mais avec un peu de chance, sait-on jamais...
Fran commande un plat copieux. Elle n'a pas beaucoup mangé la veille, et la journée n'est pas finie. Autant faire le plein! Contrairement à son habitude, la rouquine accompagne son déjeuner d'une chope de tord-boyaux, qu'elle boit à petites gorgées. Pas question de se précipiter avec ce liquide iridescent, elle en a déjà fait les frais. France attaque avec appétit son plat. Les petites bouchées fraîches surmontées de lamelles finement coupées jouent tranquillement sur son palais, dispersant un goût léger, revigorant. Tout en savourant son déjeuner, la rouquine regarde autour d'elle. La serveuse s'agite entre les tables, rit aux blagues, refuse quelques rendez-vous demandés presque autant dans un but humoristique que charnel. Malgré le bruit ambiant, quelques voix fortes percent sans effort le brouhaha pour délivrer leur message. Certains sont intéressants, d'autres réussissent à arracher un sourire à la jeune gemme, mais la plupart sont inintéressants.
Une gorgée. Une bouchée. Une autre gorgée.
Le temps devient long, et Frannie a fini son repas. Il est donc grand temps de régler ses consommations et partir.

Une fois dehors, la simulacre semble chercher quelque occupation du regard. Il faut l'admettre, quand les chambres du plaisir ne sont pas votre tasse de thé et que la beuverie ne suffit pas à rendre la compagnie des humains agréable, l'Alcôve peut s'avérer bien ennuyeuse. France erre parmi les hères, se fond dans la population, observe cette foule dénuée de verve.
D'ailleurs, pourquoi est-ce si calme? Même les artisans semblent vendre leur produits entre deux murmures...

L'odeur familière du métal fondu et le crépitement d'une corde, déchirée entre une pendaison et l'envie de ne devenir qu'un amas de braises, donne à la jeune femme sa réponse. La rousse oriente lentement son carré rougeoyant vers la scène. Pour une fois, personne ne crie. Et peu sont ceux qui assistent à l'exécution. La vengeance est quelque chose de délicieux. Elle suffit à interdire à une foule avide de violence de se servir d'une cruelle mise à mort pour leur catharsis. L'iscariote gesticule, ne parvient même pas à pousser un cri au-delà de la poigne mortelle de la corde tressée. Ses mouvements s'intensifient soudain, accompagnés d'un crépitement plus fort, plus organique, et du fumet doublement pervers de la chair humaine qui brûle. C'est un fumet aussi alléchant qu’écœurant. Combien de fois cette pensée a traversé les pensées de Fran depuis qu'elle fait partie du Spectre... Un sourire secoue le buste de la rousse.

Même les animaux ne choisissent pas de destin aussi cruel à leurs proies ou leurs semblables... Et nous serions capables de faire preuve d'empathie?

Réprimant un sentiment de révolte qui bout au fond d'elle, la simulacre passe son chemin. Vraiment, les révoltés ont-ils tant tort que ça? Oui, les iscariotes sont des traîtres, mais de là à les torturer ainsi et honnir leur lignée... Un sabre ferait tout aussi bien le travail, et avec moins de douleur désespérée. C'est peut être ça, l'altruisme... pense la jeune femme, un sourire dégoûté apparaissant avec un amer haussement d'épaules.
D'une oreille distraite, France entend le dernier gargouillis du traître, qui n'est plus un appel à l'aide, ou à mettre fin à ses souffrances. Non, c'est la malédiction courroucée, jetée d'un œil injecté de sang, abattue par la main avide de vengeance d'un homme qui souhaite, du fond de son âme, danser sur les dépouilles carbonisées et tordues de douleur de ses cruels semblables.

L'altruisme n'existe pas.
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