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 L'Imposture ♦ ft. Thamar

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Judas
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Message(#) Sujet: L'Imposture ♦ ft. Thamar Mar 8 Mai - 15:57

Inventaire
Armes | Poignard de côté


« I can't move on, because I can't shed the weight of myself.
There is no such thing as the past, present, or future.
There just is, and it never goes away. »



Les corps s'enfonçaient jusqu'aux genoux dans la surface enneigée, à la merci de leur propre masse, foulant des strates encore inexplorées. Le mistral soufflait à leur suite, entraînant dans son sillage mille et un flocons de givre. Les trois Spectres le devançaient sans peine ; ils domptaient les aspérités de la montagne avec une aisance qu'il ne partageait pas. Lorsqu'ils dépassèrent le Plateau des Séracs, une saveur âcre s'éleva depuis sa poitrine, comme un accès de fièvre. L'harmonie immaculée des lieux troublait sa vision déjà pauvre, faisait se confondre chaque pan de neige avec le suivant. Tout ne semblait plus être qu'un océan marmoréen, imperturbable. Pourtant, le sentiment d'amertume qui germa au creux de ses entrailles acheva de l'alarmer. Il reconnut le sentier qui, bifurquant légèrement, menait à la falaise qui hantait encore ses songes. Tandis que les silhouettes se confondaient devant lui, une ombre prit forme à son côté. Une noirceur d'encre, une irréalité telle qu'il ne pouvait l'éprouver. Ses traits se précisèrent : il reconnut Thaddeus, emmitouflé de ténèbres. Au prix d'efforts incommensurables, son faciès conserva l'impassibilité de la pierre. Il se savait épié, il ne pouvait se permettre de faillir. L'illusion se devait de demeurer intacte.

Tu es une fraude.


La voix s'abattit comme un couperet, se répercuta en écho à l'intérieur de lui. La stupéfaction lui fit perdre l'équilibre ; sa jambe douloureuse céda sous son poids, et son corps rigide s'abandonna à la poudreuse. Il resta quelques secondes immobile, souffreteux. Ses guides ne l'attendraient pas. Ils le laisseraient probablement périr ici ; il finirait par succomber aux assauts répétés du froid. Il n'était pas digne. Il n'avait ni la force, ni la détermination suffisante. Tout du moins, il ne les avait plus. Le fantôme de sa jeunesse le toisait avec un mépris palpable. Un rictus narquois déformait ses lèvres fendillées.

Qui es-tu, désormais ? Où penses-tu aller ? Tu crois pouvoir échapper à ta sentence, mais tu te fourvoies. Tu n'es rien. Tu ne seras plus jamais rien.


Un grognement fit trembler sa gorge. Il aurait pu demeurer ainsi, s'abandonner aux rudoiements du sort. L'espace d'un instant, l'éventualité se fraya un chemin jusqu'à son esprit. Puis, d'un mouvement de paume inflexible, il la congédia aussi vite qu'elle s'était insinuée. Son heure n'était pas encore venue. Il ne céderait pas face aux réprimandes des maladies de son âme. Il ne serait pas vaincu par lui-même.
Judas Thalyon se remit en marche, l'illusion d'un sourire flottant sur son faciès contrit. Malgré l'usure de son corps, sa foulée avait retrouvé une certaine vigueur. Malgré la brûlure qui ankylosait ses membres, il parvint à rejoindre ses bourreaux. Ensemble, ils gravirent les marches d'un escalier camouflé aux yeux des profanes ; à chaque pas, son palpitant semblait se résorber un peu plus. La faille s'offrit finalement à sa vue. Comme un carnassier impitoyable, elle l'engloutit dans la tiédeur de ses ténèbres. Il avait relevé les visages circonspects des gardes plus tôt ; ils l'avaient renvoyé à son imposture. Il n'avait pas sa place ici, il n'était qu'un parjure, un réprouvé. La morsure du Monstre prenait d'assaut son esprit tandis qu'il progressait le long d'une artère, creusée à même la pierre, léchée par des flammes consolatrices. La curiosité des lieux l'éloigna quelque peu de son obscure réflexion. Tout lui semblait colossal, chimérique. Son corps, plutôt massif, paraissait infinitésimal face à l'impression de gigantisme intriqué que lui évoquait l'Alcôve. La pierre aspirait ses soupirs, recueillait ses plus absurdes tourments. Il se livrait sans concession à leur séduisante pénombre.

Tu n'as pas ta place ici, répéta le Monstre sur un ton vengeur.

Il le fit taire impérieusement.

Il venait de pénétrer dans le territoire de Spectre.

***

La présence de Judas avait souillé des jours durant ce sanctuaire qu'était l'Alcôve du Spectre. On lui avait assigné un logement, sobre mais douillet, qu'il s'était presque refusé à quitter depuis. Certains avaient essayé d'établir un contact, ou plutôt, s'étaient imposés à lui avec une fermeté d'inquisiteurs. Il avait assisté, à contrecœur, à quelques enseignements, dispensés par des précepteurs vieillissants à l'esprit retors. Il s'était également adonné à des entraînements physiques qui avaient achevé de malmener son enveloppe meurtrie. Il n'y avait aperçu que le reflet de sa propre insuffisance. Il n'était plus le jeune homme vif d'antan ; il traînait désormais sa carcasse et son esprit malade comme deux fléaux incurables. L'humiliation s'était emparée de lui sans égard, l'avait ramené à la réalité de sa misérable condition. L'orgueilleux s'était terré dans l'obscurité de son antre, dans le confort d'une réclusion familière. Chaque jour, un nouvel individu venait frapper à sa porte, et se trouvait congédié par une répartie rétive. Judas n'ignorait pas qu'il s'était nécrosé, et cette réalisation faisait frémir la moindre parcelle de son épiderme. Il avait tourné le dos à sa propre décrépitude pendant si longtemps qu'il s'était persuadé être capable de tromper la Mort. S'il avait cru à la pérennité de son corps, au gré d'une existence de malversations paisibles, son nouveau statut l'avait contraint à une nouvelle lucidité. Et cette lucidité avait instillé en lui un tel vague à l'âme qu'il ne parvenait plus à réunir la volonté nécessaire à affronter ce quotidien mortifère.

Dans le silence opaque de son logis, la cigarette glissée entre ses lèvres se consumait sereinement, laissant s'élever des volutes blanchâtre qui s'enroulaient à travers l'espace. Seuls les crépitements discrets de la cheminée semblaient à même de troubler le calme dans lequel il s'était si savamment claquemuré. L'intérieur était décoré sans le moindre goût, sans le moindre faste. Le mobilier en métal terne avait été agencé avec une relative négligence : les lignes, les angles étaient brisés, des chaises trônaient au centre de la pièce, telles d'anciens vestiges oubliés. Judas était étendu à même le sol, non loin de la lueur mordante des flammes. Son teint terne, les cernes bleuis qui ornaient son regard discordant, trahissaient des nuits sans sommeil, habitées par des songes hallucinatoires. Il avait bataillé contre le Monstre pendant des heures, parant ses vociférations, contrant la moindre de ses estocades. Il avait vu le décor se muer en maelström de flammes, le consumer lentement jusqu'à ce qu'il ne reste de lui qu'une dépouille fumante. Le Monstre l'avait poussé dans ses derniers retranchements, si bien que, pour faire cesser sa clameur tonitruante, il avait dû s'astreindre à ébranler sa propre réalité. La douleur l'avait réveillé, l'avait tiré hors du cauchemar. Ses ongles s'étaient infiltrés dans la chair, sa tempe s'était écrasée contre le sol de pierre. De profondes lacérations sur la surface fanée de son épiderme. L'esquisse d'une ecchymose violacée sur son front.  Les cendres de sa cigarette emportées par le remord. Goûtant le léger étourdissement qui l'avait assailli, le corps de Judas s'était affaissé, la fraîcheur de la pierre avait caressé sa peau brûlante. A l'intérieur de son crâne tournoyaient et résonnaient des paroles enfouies, des tumultes lointains. Finalement, le Monstre s'était abandonné au silence. Il poussa un long soupir qui lui vrilla la poitrine. Ses paupières se déroulèrent tandis qu'il se délectait de cet instant de paix bienvenu.
Une kyrielle de heurts sourds le tira violemment du délice de sa torpeur.

« Hé ! Jay ! »

Une voix de femme. Rocailleuse. Dissonante. Nouvel impact.

« Finies les conneries ! Sors de ta tanière immédiatement ! »


Dympna, l'apprentie d'Asaël Hespel, l'un des individus qui avait étreint son âme damnée. Judas se recroquevilla sur lui-même, dans l'espoir que la furie ne fût qu'une manifestation perfide de son esprit, mais les interpellations persistèrent.

« Dégage ! » tonna-t-il à l'attention de la porte close.

« Oh, ne compte pas là-dessus. On m'a aimablement rappelé que ta présence ici était de mon fait, et que, par conséquent, ton implication au sein de l'Alcôve était ma responsabilité. Alors, vois-tu, j'ai bien l'intention de tirer ton postérieur hors de ce logis, peu importe ce qu'il m'en coûte ! »

Les élucubrations navrantes de l'Inquisitrice firent germer en lui les affres de la colère. Son corps fut saisi de battements nerveux qu'il sentait jusque sous l'écorce rude de ses tempes. Il se redressa péniblement, déroula le tissu de ses manches par-dessus les stigmates qui ornaient ses avant-bras, écrasa sa cigarette contre la pierre de la cheminée. Il traversa la distance qui le séparait de la lourde porte de bois, son dernier barrage face aux inconvenances de l'existence. Lorsque son visage émergea de l'embrasure, la silhouette désinvolte de Dympa se forma sur sa rétine. L'opulence de sa chevelure de jais. L'impertinence de ses prunelles émeraude.

« T'as vraiment une sale gueule », souffla-t-elle malicieusement.

Avec une moue défaite, il passa une main raboteuse sur son visage ; le contact était désagréable. Il sentit les anfractuosités de ses joues creuses, les aspérités des stigmates qui sillonnaient sa peau, les rugosités d'une barbe naissante. Il haussa vaguement les épaules, le regard fuyant.

« Qu'est-ce que tu attends de moi ? »

Elle le considéra un moment sans mot dire, puis un drôle de sourire illumina son expression.

« J'attends de toi que tu sortes de ton trou et que tu participes à la vie communautaire. Tu n'es là que depuis quelques jours, et tu as déjà donné de toi la pire impression possible ! »

Elle marqua une courte pause, et ses doigts s'enroulèrent autour de son poignet tandis qu'elle l'attirait à sa suite.

« Si tu ne te rends pas utile, tu sais pertinemment ce qu'ils vont faire de toi. »

La réaction fut immédiate ; l'animal effarouché se délesta de son étreinte en un éclair, et ce furent ses doigts qui, à leur tour, enserrèrent le bras frêle. Son faciès orné de ténèbres se tordit en une grimace atrabilaire.

« Ne me touche pas. »

L'injonction était empreinte de la promesse d'une menace prête à sourdre. Dympna demeura un instant interdite ; ses iris teintés d'incompréhension semblaient jauger jusqu'aux tréfonds de son âme.

***

Finalement, Judas se prêta aux exhortations de Dympna, non sans une certaine réserve. Tandis qu'il arpentait le Hall des Artisans, il sentait glisser sur lui les regards suspicieux de ceux qu'il aurait alors dû considérer comme ses pairs, mais qui n'étaient pour lui que des étrangers. Parmi cette foule grouillante et inconnue, Judas était le grand Imposteur du genre humain. Il savait pertinemment que son devoir à l'heure actuelle était de papillonner, de se laisser imprégner de la grandeur des lieux, de l'idéologie de leurs habitants, mais la tâche lui semblait titanesque. Il n'ignorait pas que son inaptitude à s'acclimater à ce nouveau milieu lui porterait préjudice tôt ou tard. Or, force était de constater que Judas n'avait jamais été enclin à échanger avec ses comparses. Il s'était toujours complu dans un ostracisme austère. Il avait en horreur les palabres artificieuses et les émotions attiédies. Mais il abhorrait encore plus l'éventualité d'une quelconque intimité. Il se trouvait dans une impasse ; le mur face à lui était infranchissable. Il réalisa avec effroi que le dilemme n'appelait qu'une solution : au sein de cet obséquieux sanctuaire, il ne pouvait se permettre d'être lui-même. Afin d'échapper à la sentence, il devait se faire Spectre, renoncer à sa propre identité déjà diffuse. Il devait se plier à leurs règles, embrasser leur mode de pensée. Il devait oublier Ulrich Thalyon, oublier l'élan qui le poussait à fuir, oublier … A mesure que les bruissements des discussions environnantes se confondaient avec le cours houleux de ses pensées, Judas entrevoyait le rôle qu'il avait à jouer au sein de cette mystérieuse communauté. Si la duperie était au centre de leurs existences, alors il saurait, à terme, se faire mystificateur. Jusqu'au jour où le Temps le rappellerait à lui, jusqu'au jour où l'échappatoire se présenterait à sa vue.
Quelque peu conforté par la conclusion de son soliloque résigné, Judas balaya le Hall du regard, se perdit parmi les multiples étals, confondu par les harangues qui s'élevaient de toute part. C'est alors qu'il reconnut le cabinet de la caste des Médecins, à laquelle on l'avait introduit dès ses premiers jours au sein de cette terre hostile. Une oasis au cœur de la tourmente. Son corps se pressa dans un élan salvateur, aveugle aux silhouettes qui barraient sa route. Il s'élança comme à la poursuite d'un trésor, coudoya les inconnus sans une once de considération. Les regards jusque-là circonspects se firent incisifs, implacables. Sourd aux injures, il rejoignit le temple de ses espérances. Il demeura tétanisé un long moment devant son seuil, l'âme à la dérive. Il ne savait plus ce qu'il était, ou ce pour quoi il luttait encore. Il aurait voulu des réponses aux questionnements formulés par son esprit vicié. Il aurait voulu apercevoir une étincelle à travers la densité des ténèbres qui enveloppaient son cœur. Face à lui, une vacuité. Une étendue d'opportunités à saisir. Sa main effleura la surface de bois. Il inspira longuement ; un souffle ardent lui chatouilla la poitrine.

Avec une fermeté frémissante, il poussa la porte.


2311 mots


♫ I'M A RIGHTEOUS HEARTACHE, NEVER GONNA LET YOU GET CLOSE TO MINE
I'M A PUNK EVERYTIME, GIVE ME A LITTLE ROOM AND I'LL SPIT IN YOUR EYE ♫
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Thamar Hespel
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Jeu 10 Mai - 17:58

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« Car qu'est-ce que l'enfer
si ce n'est être enfermé enfermé en soi-même,
dans ses mémoires, ses craintes, ses refus,
ses culpabilités...»



« Déshonneur. »

Le mot résonnait dans le cœur et l'esprit de Thamar comme un écho lancinant dans le puits insondable de sa honte. Chaque seconde des derniers jours, depuis son escapade catastrophique aux abords de Tadryon, avaient été un combat contre elle-même. Un combat contre sa propre faiblesse. Contre son envie de se terrer pour ne pas affronter les regards. Pour qu'un instant seulement, son esprit cesse d’interpréter, dans une maladroite tentative de défense paranoïaque, chaque murmure, chaque regard, chaque messe basse, ayant à trait de près ou de loin avec elle. Ses sens semblaient à vif, tout l’agressait, comme si ses actes transpiraient par chaque pore de sa peau pour exposer au monde le visage de la triste vérité : elle n'était qu'une gamine immature qui s'était donnée en illusion le monde et la place qu'elle y tenait.

Elle était née Spectre. Elle était née Hespel. Était-elle digne de ces deux rôles ? De ces deux faces de ce qu'elle était, de ce qui la définissait en tant qu'être ?

« Non. »

Les mots sortirent. Tel un murmure qui se glissa sans un bruit entre ses bras tenant ses genoux rabattus contre elle. Elle était ainsi, recroquevillée dans un coin du hall du centre médical de l'Alcôve. Les autres êtres allant et venant près d'elle n'étaient que fantômes pour son esprit tourmenté. Elle se noyait dans sa culpabilité, dans la honte d'avoir failli à ses deux Familles.
Elle avait honte pour ses frères et ses sœurs. Elle avait honte pour son père. Mais elle avait surtout honte pour elle-même.
Honte de s'être autant fourvoyée sur sa propre existence.

Elle se sentait terriblement faible. Un sentiment aussi fort que l'avait été son impression de supériorité innée. Cette impression immature née de son ignorance face au monde.

Elle gloussa intérieurement, avec amertume. Elle s'était même complainte un instant à croire qu'elle serait capable, à son échelle, d'aider l'Humanité à avancer. N'était-elle donc pas sortie de l'enfance pour être d'une naïveté aussi navrante ? N'avait-elle aucun recul sur ce qu'elle était ?

Elle s'était plu à croire qu'elle était prête. Qu'elle avait les armes pour lutter. Mais rien n'était moins vrai.

« Faible »

Thamar se crispa. Ses maux résonnaient en elle chaque jour plus fort à mesure qu'elle s'abandonnait à eux. Elle en venait à s'éloigner de son père, qui pourtant, après quelques jours, n'avait eu à cœur que de s'assurer de son bien-être après les événements. De lui inculquer de quoi faire de cet moment une force pour avancer.
Mais elle, ne pouvait le regarder en face depuis lors. Elle se sentait humiliée face à lui, face à cet homme qu'elle avait toujours admiré.
Alors la voilà, qui se cachait auprès de sa mère, là où cette dernière passait le plus clair de ses journées à soigner des plaies, à sauver de vies. Elle était là, las, l'âme en peine.

« Lâche »

« LA FERME ! »

Elle n'avait pas voulu crier, mais sa voix lui échappa, ne tenant plus d'écouter ces échos qui la gangrenait. Quelques visages circonspects se tournèrent un instant vers elle avant de la laisser à sa torpeur.

À son apparente torpeur. Car Thamar en avait assez. Assez de s'enfoncer dans les affres de la déprime.
Elle n'était pas prête. Elle était faible. Elle était inconsciente par ses actes et lâche de ne pas les assumer. Elle était honteuse. Elle était immature et ignorante.
Mais le cœur des Hommes était empli de force. De conviction. D'envie d'avancer, de se battre. Elle le savait. Elle savait que cette étincelle était en elle, quelque part, et qu'elle n'attendait que d'être nourrie.
Elle devait se reprendre. Se battre contre elle-même, contre le monde.

Elle sourit, avec ironie cette fois. Elle avait rêvé de devenir le flambeau de l'Humanité ? Ah ! Et pourquoi pas ? C'était une motivation suffisante, non ?
Elle n'était pas prête. Elle était faible.
Oui, elle l'était. Mais plus pour longtemps, se promit-elle.

S'asseyant au bord du lit de soin, droite de corps et d'esprit, elle inspira longuement. Elle ne se laisserait pas sombrer, non. Elle avancerait. Toujours plus loin. Et elle regagnerait son honneur, pour le Spectre, pour son Père... Mais surtout pour elle-même. Elle se prouverait qu'elle était capable de faire face au monde, seule. Et le monde en retour connaîtrait un jour son nom – enfin, pensa t-elle en souriant intérieurement, dans la limite du Spectre, évidemment.
Il n'y a que comme ça qu'elle se sentira enfin digne de son nom, de sa Famille, de son statut d'Humaine. Elle devait faire ses preuves et qu'on la reconnaisse.

Pour qu'un jour, on n'ai plus jamais besoin de lui venir en aide. Pour qu'un jour, on ai plus à venir en aide à personne. C'est dans monde comme ça qu'elle voulait vivre. Un monde où elle serait forte. Pour elle et pour les autres. Pour ne plus voir des innocents exécutés pour trois babioles. Éliminer ses faiblesses et celles des autres.

Elle gloussa à l'idée. Tout un programme.

Enorgueillie, elle se sentit légère, déterminée et prête à affronter ses peurs. Les échos s'étaient fait murmures et semblaient se faire petits face à ses nouvelles convictions. Mais elle les savait toujours là, prêt à mettre en branle sa détermination. Elle devrait bâtir un mur en elle pour les éloigner et les empêcher de l'affaiblir, de la ralentir. Mais cela viendrait en son temps.

Elle allait se lever pour aller à la recherche de sa mère lorsque la porte du bâtiment s'ouvrit sèchement, attirant immanquablement son regard en direction de l'entrée. Il ne lui fallut qu'un instant pour reconnaître le visage meurtri du nouveau membre de Spectre. Son sujet d'étude. Son âme perdue et solitaire.
Son Judas.


1022 mots
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Judas
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Dim 27 Mai - 13:53

« You're pushing the masochism
We're never to question the hive
I'll be the nemesis of expectation »



La porte s'ouvrit dans une plainte stridente. Mélodie d'espoir de l'expectative de son cœur. Judas s'était insinué au sein de la caste des Médecins tel une nécrose, bien déterminé à propager son mal.  Chaque cellule saine avec laquelle il entrerait en contact serait soumise à la souillure, conduisant à une irrémédiable décrépitude. De ses iris hétérochromes, le Traître parcourut l'immense anfractuosité taillée à même la pierre. Il se tenait à l'orée des entrailles du Golem, lui, être humain infinitésimal bien incapable de soutenir le regard de la créature de roche. Sous ses pieds, à travers les veines multiples et intriquées de la pierre, il pouvait presque sentir les palpitations d'un cœur, aussi glacial que le sol qu'il foulait dans son hybris. Il se sentait mortel parmi les dieux. Il aurait suffi d'un clignement, d'un geste à peine esquissé, pour qu'il fût écrasé sous le poids de ses vices. Une sentence irrévocable. Il n'était pas Spectre. Il n'était rien. Plié sous le poids de la vacuité qui lui emplissait l'estomac, la poitrine, les entrailles …, Judas fit un pas de plus dans ce temple de quiétude. La gueule de la chimère de pierre engloutit son corps souffreteux. Le lieu n'était pas encore sujet à l'agitation angoissée qu'on lui connaissait parfois ; seuls quelques membres de la caste semblaient s'affairer çà et là, occupés à des tâches subalternes. Face à lui, une rangée de tables d'examination paraissait attendre l'arrivée de corps fébriles, malingres, comme on attendrait avec une fougue insoupçonnée l'arrivée d'un amant tardif. Le mobilier de métal blanc était aussi immaculé qu'austère et, gravé à même la pierre, le symbole de la caste des Médecins saillait dans la surface rocailleuse. Judas le détailla brièvement. On racontait qu'il existait depuis l'aube des temps, à l'époque où le cataclysme n'avait pas encore ravagé cette Terre. A une époque où la survie n'était pas uniquement réservée aux plus capables. Il représentait un sceptre ceint de deux créatures longilignes entrelacées, qui lui évoquaient vaguement des Dolkens. Un équilibre ineffable entre deux forces alliées, prêtes à se retourner l'une contre l'autre à tout instant. Un équilibre précaire, fluctuant. Lui et le Monstre. Alors que l'analogie lui traversait l'esprit, la Bête vivota à l'intérieur de lui. Il sentit la griffe remonter depuis son ventre jusqu'à sa poitrine, lui enserrer le cœur d'une poigne terrible.

« TU ES UNE SOUILLURE. INSINUE TA CORRUPTION EN CES LIEUX JUSQU'À CE QU'ILS POURRISSENT ET SE DÉSAGRÈGENT. NOURRIS LA HAINE QUI T'ANIME. »

Comme par mimétisme, Judas posa à son tour une main sur son cœur, et enfonça ses ongles dans la chair, tout en inspirant bruyamment. La douleur, l'espace d'un instant, tordit ses traits. Il était une souillure, une impureté au sein de ce temple de quiétude. Il contaminerait, de sa noirceur, de sa médiocrité, les êtres qui le transcendaient au sein de cette communauté. Le mortel, ayant eu accès au Panthéon, trouverait un moyen de faire choir les dieux. Pourquoi était-il ici ? Parviendrait-il jamais à se hisser à la hauteur de ce Spectre dont il ne parvenait à se saisir ? Ces doigts se refermaient sur le vide. Dans le ventre tiède et suintant des ténèbres, il contemplait sa solitude avec amertume. Et tandis qu'il rassemblait des efforts incommensurables pour demeurer en prise avec lui-même, son œil valide peignit, à quelques mètres de là, les contours d'une silhouette familière, qui le jaugeait de son regard d'or et d'argent. L'Impératrice elle-même, affublée d'une expression impossible à définir, un sourire flottant sur les lèvres. Il sentit son corps se scléroser en une fraction de seconde, pétrifié sous l'influence des yeux nébuleux de la Gorgone. Tous ses membres lui pesaient, comme engourdis par une puissance mystérieuse. La cadence de son palpitant décéléra, et il entama une valse lente. Le Monstre se tapit dans la pénombre, se résignant au silence. Voilà que le prédateur redevenait la proie. Une fois de plus. Une ultime fois. Une saveur aigre vint chatouiller le palais de Judas, sans qu'il en comprît d'emblée l'origine. Le grondement du Monstre se mourut, mais il se trouvait confronté à un joug différent, un joug qui avait fait proliférer ses racines dans les profondeurs insondables de son âme. Le joug de l'Impératrice. La bête effarouchée esquissa un mouvement de recul, comme pour échapper à l'inéluctabilité de son sort. L'humiliation lui déchirait les tripes, confondait son cœur velléitaire. Des années durant, il avait cru avoir l'ascendant sur l'humanité, il avait cru pouvoir garder le contrôle. Il avait mené une existence de marionnettiste, se jouant d'autrui comme on jouerait avec une poupée de chiffon. Sans égards. La délaissant quand la lassitude lui venait. L'abandonnant à la poussière, au souvenir. Il s'était sustenté des illusions des plus faibles, avait alimenté leur rage sourde. Il les avait menés à leur perte, pour en tirer le meilleur profit. Les hommes n'étaient plus des hommes. Ils étaient des investissements.

« DES OUTILS. »

Le murmure du Monstre, un écho lointain des dernières paroles de Thaddeus. Son cœur tremble, en équilibre sur le fil fragile de ses doutes. Ses lèvres s'entrouvrirent, mais les mots perdirent de leur allant, s'éteignirent au fond de sa gorge. Il aurait voulu fuir. Fuir la menace, fuir une existence d'obédience lasse. L'espérance l'avait brisé, il y a fort longtemps. Il avait égrené ses illusions au vent de sa haine. Il s'était révolté, souvent. Il avait beaucoup perdu. Cette lutte sourde avait-elle encore un sens ? Qu'avait-il encore à perdre, après tout ? Il ne lui restait que lui-même. Il s'était déjà perdu, le long du chemin. Il aurait pu en finir, ici et maintenant. Dessiner sur sa gorge, du tranchant d'un scalpel, une droite infinie. Se vider de son sang face à la foule, tel un animal à l'abattoir. Il avait été esclave, et il était destiné à le rester. Esclave de son propre esprit malade. Esclave d'une Moire qui tenait son sort entre ses doigts effilés. Le fil rouge d'un destin qu'elle pouvait achever de tisser, ou passer à la lame du ciseau, selon son bon vouloir. Tandis qu'il la défiait du regard, comme pour se convaincre de la charnalité de son existence, son corps cherchait à se soustraire à cette situation de mauvais augure, insensiblement. Et alors qu'il touchait presque, de sa paume calleuse, le bois de la porte, celle-ci s'ouvrit brutalement. Le choc l'atteignit aux côtes, et il lâcha un juron qui se répercuta en écho dans l'enceinte des locaux aseptisés. Malgré la douleur qui faisait vibrer son côté, il se retourna en direction du responsable, prêt à aboyer une seconde salve blasphématoire. Il se trouva face à un homme au teint exsangue, aux lèvres bleuies par le froid et la mort qui achevait de l'envelopper. Au niveau de son épaule gauche saillait une plaie profonde, sûrement l’œuvre de l'un des démons qui hantaient ces montagnes. Alors que le corps du pauvre hère semblait s'affaisser sous l'influence de la douleur, séduit par les promesses de l'inconscience, Judas le soutint avec fermeté, et le conduisit prestement jusqu'à l'une des tables d'examination.

« Des Rakuens ... » articula l'homme dans l'insuffisance d'un souffle. « Ils ont intercepté notre groupe et … » Il déglutit, ravalant les mots qui lui vrillaient le cœur. « D'autres survivants sont en chemin … »

Judas considéra son interlocuteur avec circonspection. Celui-ci était certainement le moins mal en point de l'expédition, gagea-t-il tandis qu'il questionnait le mode opératoire des lieux. Sa connaissance en médecine était rudimentaire ; il n'avait pas évolué dans un monde qui se prêtait aux pratiques savantes et raffinées. Sa conception de la médecine était, à certains égards, plus proche du barbarisme. Ignorant tout des instruments à sa disposition, le Traître réagit instinctivement : il arracha d'un geste sec la manche de son vêtement, qu'il plaça méthodiquement entre les dents de l'agonisant. A la lumière, les sillons qui lacéraient son bras semblaient tant d'infimes monticules sur la peau brunie par l'astre solaire. S'armant de son poignard, Judas plongea la lame dans les flammes de l'une des multiples torches qui ornaient la pièce. La morsure qui se détachait en relief sur la chair était d'un dessin parfait. De l'entaille béante sourdaient des flots écarlates. Une rivière pourpre jalonnant une surface de terre meuble. Un étrange sourire vint se poser sur les lèvres abîmées du Traître. Confronté à ce corps inconnu, il semblait capable de déceler le moindre de ses secrets. Il voyait le sang circuler à travers les vaisseaux, le palpitant s'agiter faiblement, le souffle soulever la poitrine avec irrégularité. Les yeux ternes, l'épiderme aux couleurs délavées. L'être humain était une construction fragile. Son fonctionnement était d'une logique, d'une rationalité sans faille. Si l'un des fondements s'effondrait, c'était tout l'édifice qui venait à s'écrouler sur lui-même. Après avoir consciencieusement disposé la chair entourant la plaie, Judas y apposa la lame brûlante. Le hurlement, étouffé par le tissu, sonna comme le mugissement d'une bête meurtrie. Le fumet qui monta à ses narines avait des relents âcres qu'il ne connaissait que trop bien. L'odeur de l'être qui se consume. L'odeur d'une petite mort. Il se laissa envelopper par la familiarité de cette fragrance, qui faisait monter en lui des souvenirs saisissants, des souvenirs qui lui rappelaient son appartenance au monde.

La victime du Rakuen, s'abandonnant à la douleur, avait perdu connaissance. Judas avait jaugé son œuvre en silence, puis s'était détaché du corps sans plus d'intérêt. Bien que la cautérisation eût été effectuée proprement, la méthode n'était certainement pas la meilleure, compte tenu des circonstances. Mais le Traître ne connaissait de la médecine que ses aspects les plus bruts. Sauver ou laisser pour mort, telles étaient les deux uniques options. Lorsqu'il était question de préserver le fil de l'existence, il fallait agir prestement, efficacement. Tergiverser et se perdre dans des opérations délicates ne faisaient guère partie du quotidien d'un Varoc. Et au-delà de cela, Judas n'avait jamais pratiqué la médecine par acquit de conscience. Encore moins par altruisme. Une vie humaine lui importait peu. Ce souffle était fragile, éphémère ; il pouvait s'estomper à chaque instant, et cela ne l'avait jamais attristé. Il n'était ni un protecteur, ni un sauveur. Il était un pécheur. Un commerçant. Le profit était la seule chose tangible qu'il tirait de sa pratique médicale. Il marchandait avec la vie humaine, il guérissait contre quelques pierres, contre quelques artefacts. Tout, au sein de cette existence cruelle, avait un prix. Même la vie. Il se souvenait des moribonds qu'il avait laissés expirer sur le pas de sa porte. Des âmes errantes, coincées dans un monde trop hostile. Peut-être la Mort était-elle alors le seul salut possible. Ce monde ne pardonnait pas aux faibles. Comme il se le répétait souvent …

« LA SURVIE EST RÉSERVÉE AUX PLUS CAPABLES. »

Le Monstre avait raison. Ses mots avaient empoisonné son esprit pendant si longtemps. Ce matraquage avait fini par porter ses fruits. Il en était convaincu désormais. Son regard revint sur l'Impératrice. Il ne put s'empêcher de grimacer. Quelque chose, chez cette femme, le déstabilisait profondément, sans qu'il pût mettre le doigt dessus. Suite à l'irruption du Spectre estropié, une rumeur s'était élevée au sein du cabinet, et désormais, les membres s'agitaient, rassemblaient des ressources en prévision de la vague moribonde à venir. Judas s'approcha de Thamar, l'échine courbée tel un repenti. A mesure que la distance qui le séparait d'elle étrécissait, il sentait son cœur se résorber un peu plus. Finalement parvenu jusqu'à elle, il se tint quelque peu en retrait. Il la dépassait de plusieurs têtes, mais malgré sa carrure de géant, il n'avait jamais été aussi conscient de sa petitesse.

« Qu'est-ce que tu fais là, gamine ? » prononça-t-il d'une voix blanche.


2082 mots


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Thamar Hespel
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Lun 28 Mai - 18:38

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« Il ne faut avoir aucun regret pour le passé,
aucun remords pour le présent
et une confiance inébranlable pour l'avenir. »
Jean Jaurès



Il était là face à elle. Proche et loin à la fois. Elle sent la réalité se tordre alors que leurs regards se joignent, se jaugent, se défient… Un couloir se forme et les coupe du reste de l’existence. Elle en oublie ses doutes un instant, laissant leur incessant capharnaüm négatif se glisser aux tréfonds de sa conscience. Son énergie et son esprit se tourne vers cet homme à la frontière entre la vertu et la lie de l’humanité. Entre le chaos et l’ordre.
Elle le détaille, traquant les tics du langage de son corps. Il semble se tendre face à elle, l’affronter tout en la fuyant. Elle le sent. Bien loin est son attitude qui était la sienne lors de son enlèvement. Cette macabre assurance. Ces gestes nets et sans une once de doute, tout en efficacité et en volonté. A cet instant précis, il avait incarné l’idéal d’un Spectre passant à l’acte. Pas un instant il n’avait éveillé les soupçons de sa victime et cette dernière n’avait compris ses intentions qu’une fois son forfait accomplis. Il avait été parfait.
Quelques instants après, il mentait avec aplomb à deux Spectres entrainés à l’art du subterfuge. Deux êtres maniant la vérité et la réalité du bout des doigts afin de la modeler, de la nuancer, de changer ces petits détails qui créaient l’illusion qu’ils souhaitaient montrer. Il avait osé tenter de les berner. Et il avait réussis. Définitivement… il avait été parfait.
Elle n’aurait pas pu le laisser gâcher sa nature en le laissant pourrir à l’extérieur de ce sanctuaire de l’Humanité. Elle l’avait sauvée pour lui offrir ce pour quoi il était destiné… et aussi ses propres aspirations. Certes.

Elle voulait savoir comment cet homme était devenu ainsi, si proche d’un Spectre et pourtant si loin à la fois. Comme on imiterait un objet que l’on aurait vu, sans rien connaître de son fonctionnement.

Elle le sentait prêt à partir. Etait-ce elle qui avait engendrée ce changement dans sa volonté ? L’idée la fît sourire. Elle n’osait l’admettre, pas même à elle-même, mais s’imaginer capable d’inspirer ce genre de chose chez quelqu’un fît parcourir le long de son échine, l’enivrante chaleur du pouvoir. Elle l’envahie un instant avant de se dispersée dans son être, lui laissant une vague impression de bien-être… teintée d’une once de honte. Elle se sentait vaniteuse.
Sa honte, qui ne dura pourtant qu’un instant, suffit à rouvrir les valves de ses tourments. Elle les sentit cavaler, remonter le fil de sa conscience afin de se rappeler à elle, pour envahir à nouveau la moindre de ses pensées. Mais l’homme revint une fois de plus à l’aide de son esprit assiégé en ramenant sa conscience à une réalité physique concrète.

Quand elle arriva finalement à se ressaisir, le Judas était en train d’emmener un homme tenant à peine debout vers une des tables d’examens. Elle se posa nonchalamment contre la roche de la petite alcôve où se trouvait son lit, afin de mieux observer la scène. Les bras croisés, le corps penché et adossé à la pierre froide, elle scrutait avec intérêt. L’homme se disait médecin, pour le peu qu’elle savait de lui. Elle ne doutait pas de son maniement des aiguilles ou de sa connaissance du corps après sa démonstration le jour de leur rencontre. Mais rien chez lui ne lui inspirait l’altruisme inhérent à un médecin de profession. Il suintait l’égoïsme, l’égocentrisme et la compassion semblait un langage qu’il ne connaissait pas.
Elle le regarda opérer l’homme comme un soldat opérerait un camarade sur le champ de bataille. Aucune fioriture, aucun doute dans son geste. Il ne s’embarrassa pas du matériel sophistiqué et cautérisa le bougre du plat d’une dague chauffée à blanc. Il jaugea son travail comme on regarde un animal agonisant pour savoir si son prochain souffle sera le dernier ou non. Et voyant que le blessé ne cessait de gémir, il sembla s’en désintéresser immédiatement. Son empathie semblait plus tarie que le plus brûlant des déserts et quand il se retourna vers elle, elle se surprise en sentant l’esquisse de sourire qui tordait le coin de ses lèvres. Elle devait comprendre. Elle sentait au plus profond d’elle qu’en comprenant cet homme, elle comprendrait la nature de ceux qui l’avais enlevée, la nature de ceux qui peuplait l’extérieur de l’Alcôve. L’idée qu’il était un jalon qui lui manquait à sa compréhension du monde s’était immiscée en elle. Et chaque fois qu’elle le voyais, le germe de cette insidieuse pensée grandissait. Etait-ce un de ses tours ? La manipulait-il ?
Elle n’arrivait tout simplement pas à imaginer que cette idée puisse être erronée. Il l’aiderait à comprendre. Et en comprenant, elle deviendrait Quelqu’un. Elle serait un meilleur Spectre. Et une meilleure personne.
Elle le savait. Il ne pouvait en être autrement. C’était si… évident.

Alors que ses pensées c’était à nouveau perdues dans les méandres de sa conscience, lui, s’était approché. Elle l’avait vu, venant à elle de sa démarche traînante, et pourtant, elle ne traitait l’information que maintenant. Parfait ! Elle n’aurait même pas à lui courir après, il venait de lui-même à elle.
Ne bougeant pas d’un pouce, elle le laissa venir, le fixant tout du long du regard d’un prédateur observant sa proie. Son sourire s’étendit imperceptiblement et son torse se bomba légèrement. Bien que sous sa conscience, le tumulte de ses peurs faisait toujours rage, elle ne pouvait se montrer faible devant ce genre d’homme. Elle devait se montrer forte, solide, car il ne la laisserait pas s’approcher de lui et de son existence solitaire si elle se montrait incapable de l’égaler… au moins. Elle ne devait cependant pas se le mettre à dos en lui paraissant hautaine, il semblait déjà assez mal à l’aise comme ça face à elle. Mais il ne devait pas oublier non plus qu’il lui devait la vie.
Hm… l’exercice va être délicat. Délicat… mais intéressant.
Elle ne fît pas l’erreur de se croire capable d’y arriver sans efforts. Elle allait marcher sur des œufs à chaque seconde qu’elle passerait avec lui et elle n’espérait pas tirer grand-chose de lui aisément. Mais si elle n’arrivait pas à approcher un membre du Spectre, aussi revêche et solitaire soit-il… comment espérait-elle marcher sur les traces de son père ? Honorer le nom de sa mère ? Qui parlerais d’elle après sa mort si de son vivant elle n’avait été qu’une incompétente ?
Cela serait une épreuve. Elle ferait de son mieux. Et qu’elle en soit capable ou non n’avait finalement que peu d’importance. Elle allait réussir.
Tout simplement, parce qu’elle n’avait pas le choix.

« Qu’est-ce que tu fais là, gamine ? »


Il était sur la défensive alors plutôt que la laisser engager, il attaquait le premier. Il tentait de la déstabiliser afin de prendre l’ascendant.
Elle ne lui laisserait pas ce plaisir et choisis de ne même pas prendre la peine de répondre à sa question.

« Joli travail sur cet homme, traître. Heureusement que ma mère ne t’a pas vu à l’œuvre et que les autres risquent d’être occupés dans les minutes qui viennent, car tu n’aurais pas amélioré ton image. Ou pire… on t’aurais inscrit à des cours forcés. »

L’ironie suintait de chaque mot, de chaque syllabe et elle s’était retenu de justesse de ponctuer la fin de sa pique par un rire provocateur. Elle n’avait pu s’en empêcher. La chaleur qu’elle avait ressentie jailli du tréfonds de son être à nouveau, comme des braises que l’on avait oubliées. Elle embrassa les douces flammes de l’euphorie. Elle s’amusais à l’idée de gagner cette joute verbale aux règles tacites. Elle en oublia son désir de retenu un instant et se pris au jeu, le dévisageant d’un regard amusé, un coin de ses lèvres remontant avec insolence.


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Judas
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Mar 29 Mai - 15:44

« To the squinting spectator who drank in the despair
As I tiptoed off the plane of existence
And drifted listlessly through the blackness of oblivion
I am what I always was
Gleaming and empty »



Ce sourire. L'ardeur de ces lèvres étirées. Ce regard d'or et d'argent planté dans le sien. Son œil valide tremblotait dans son orbite. Ce sourire lui transperçait l'âme comme une lame. Il était à sa merci, la gorge tendue en offrande. Le prédateur planterait ses crocs dans la chair tendre, le sang ruissellerait sur la pierre. A sa merci. Le déluge vermeil ne laisserait rien de son corps. Il s'en retournerait à l'ombre. Plus personne ne se souviendrait. Plus personne n'aurait envie de se souvenir.
La Bête remuait près de son cœur. Ce cœur qui, au fil des paroles de l'Impératrice, se laissait envelopper par la glace. Une armure de diamant pour le préserver de ce monde malveillant. Le Monstre abattit ses serres contre les cloisons de son esprit. Il lui sembla que tout à l'intérieur de lui se mit à vaciller. Le grondement résonna dans ses entrailles, et c'est alors qu'il le vit. Il le vit se matérialiser près d'elle. Une créature de ténèbres à la silhouette informe, indescriptible. Des milliards d'yeux parsemaient son épiderme noir comme le néant. Des yeux rivés sur lui, inlassablement. Il n'avait la complexion d'aucun animal connu ; c'était une chimère, un agrégat de cauchemars. Il s'enroula autour du corps frêle de l'Impératrice, l'ornant de sa pénombre, et ouvrit sa gueule béante.

« QUELLE IMPERTINENCE. TU N'ES QU'UN VULGAIRE INSECTE SOUS SA BOTTE. TU NE PEUX PAS LA LAISSER TE TRAITER AINSI. JE NE LE PERMETTRAI PAS. »

D'un mouvement leste qu'il eut à peine le temps de percevoir, le Monstre se dressa devant lui, à quelques centimètres de son visage. Les milliards d'yeux le dévisagèrent et l'engloutirent. Au centre du gouffre, entre ses mâchoires entrouvertes, semblaient luire des bribes de cosmos, des univers lointains, inatteignables. Le rugissement du Monstre avait résonné en lui et hors de lui, venant de toute part et de nulle part à la fois. Il s'était démultiplié en un réseau de voix infini, aux timbres et aux tessitures différents. Des voix d'hommes et de femmes, des voix inhumaines, tantôt unies, tantôt dissonantes. Judas sentit l'émotion germer au creux de son âme, puis s'élever crescendo, faire ployer son esprit sous la force impérieuse d'une vague étouffante. Il posa sur son front une main qui s'était soudainement pourvue d'un poids irréel. En un clignement, la silhouette du Monstre avait disparu ; elle s'en était retournée à l'inanité de son existence. Ses injonctions sourdes, pourtant, ne cessaient de lui parvenir. Le Monstre était furieux. La défiance de l'Impératrice l'avait éveillé. Et à son tour, il avait éveillé la colère de son réceptacle. Le faciès de Judas, sous l'impulsion de cet habitant non désiré, s'était très nettement assombri. Lui qui, quelques instants plutôt, semblait écrasé par l'hostilité du réel, avait subitement gagné en vigueur. Son corps s'était déployé comme celui d'un grand volatile, et il contemplait de toute sa hauteur celle qui avait osé, en toute impunité, se rire de lui. La colère pulsait en lui comme le battement d'un cœur fébrile, comme un animal féroce tapi dans l'ombre, prêt à bondir à la moindre ouverture. Imperceptiblement, il avait planté ses ongles dans la chair de ses paumes. Les poings serrés de celui qui avait trop souvent flirté avec la violence. De celui qui avait trop souvent connu la lutte. Il aurait voulu lui faire payer son insolence, cette audacieuse façon qu'elle avait de se suffire à elle-même. Elle était la Libératrice et le Bourreau. Elle l'avait secouru pour mieux le persécuter. Cette ironie amère faisait sourdre en lui une haine indicible. Les chaînes qui enserraient sa poitrine comme un étau lui lacéraient le cœur. En un soupir, il contint la souffrance, il contint la rage. Il ne pouvait se permettre de flancher ; il devait faire bonne figure. Il devait jouer.

Car oui, Thamar se jouait de lui ouvertement. Elle avait certainement plus d'expérience en matière de simagrées qu'il n'en aurait jamais. Elle qui avait évolué au sein des hautes sphères de Spectre, au sein de ce monde d'artifices et de faste. Lui n'avait connu que la fange ; les démonstrations verbeuses n'avaient que peu de sens pour celui qui traverse l’œil du cyclone. Il se souvenait de l'aisance de son mentor, de son aptitude à papillonner de communauté en communauté avec amabilité et bonhomie. Un mensonge de plus. Judas avait dû combattre sa propre nature afin de se mêler à la foule. Son existence n'avait été qu'un colossal secret à préserver. Un secret bruyant, dont il ne devait rien laisser paraître. Une tâche au demeurant insurmontable. Fatalement, il avait appris à tromper son entourage. Non pas dans l'excès, comme beaucoup d'individus charismatiques, mais dans la répression. Il mentait par omission, surtout. Il avait dompté son esprit avant de parvenir à dompter autrui. Il avait tâché de museler la Bête au fond de lui. En vain, souvent. Il avait progressé, tel un funambule, d'interaction en interaction, horrifié à l'idée qu'on pût découvrir la réalité, la tangibilité des ténèbres qui l'habitaient. Encore aujourd'hui, chaque parole échangée était une épreuve, un défi. La sincérité n'était pas envisageable. La vérité était un trésor à occulter. Sans se l'avouer, il aurait souhaité pouvoir se livrer entièrement à la bienveillance d'un autre être, tout en sachant pertinemment que l'humanité n'était qu'un champ d'épines. Il marchait sur des lames à chaque instant, ses pieds sanglants le soutenaient à peine. Il marcherait sempiternellement, conscient de son fardeau. Quitte à ramper et à s'ouvrir la poitrine. Quitte à ce que son cœur lui échappe, au gré d'une déchirure. Malgré les invectives de son esprit, un espoir demeurait profondément enfoui en son sein. Un espoir si infime qu'il lui était à peine perceptible. Une aspiration blasphématoire. Il brûlait de se saisir de la vérité, de la tenir fermement au creux de ses paumes ouvertes. Il voulait voir à travers les voiles du mensonge, voir ce qui ne s'offrait pas au regard. Comprendre. Au fond, il abhorrait l'existence de ces barrières artificieuses qui séparaient les êtres. Autrui était un traître dans l'âme, camouflé derrière une multiplicité de masques. La vérité n'existait pas. L'altruisme n'existait pas. Aucune connexion n'était possible. L'animal épineux, désireux d'établir un contact et de combler sa solitude, ne récoltait que des plaies béantes. L'altruisme était un mensonge. Nous étions tous désespérément seuls.

Qu'en était-il de Thamar ? Que pouvait-il comprendre du jeu fallacieux auquel elle s'adonnait avec un plaisir extatique ? Judas avait perçu la manière dont elle l'avait jaugé consciencieusement, la manière dont elle avait mesuré chaque regard, chaque parole qui traversait ses lèvres traîtresses. Elle maîtrisait ces conventions avec brio, il pouvait au moins reconnaître cela. Sans aucun égard, elle avait occulté sa précédente interrogation. Elle avait rétabli le rapport de force en sa faveur. Cette façon insidieuse d'analyser et d'appliquer des algorithmes à ses interactions le terrifia momentanément. Elle constituait le pinacle de ce qu'il méprisait chez l'être humain. Elle n'était qu'artifices, il lui était bien impossible de la jauger. Sous un masque se trouvait un autre masque. A ce stade, l'individu réel était enfoui sous des milliers de strates superposées. Introuvable. Il reçut sa pointe d'esprit comme une gifle, ce qui acheva de faire bouillonner la rage de la Bête. Quelle pouvait bien être la finalité de sa démarche ? Cherchait-elle à le provoquer ? Pourquoi ? Piqué au vif, il réprima un élan de hargne. Elle voulait procéder ainsi, très bien … il se prêterait au jeu. Suite à la remarque incisive de l'Impératrice, un sourire évanescent, presque carnassier, vint maquiller ses lèvres. Un éclat de rire caverneux remonta depuis sa gorge. De sa main de géant, il vint masser sa nuque endolorie.

« Allons, allons … Je ne suis, certes, pas familier de vos méthodes, mais mes maigres compétences ne sont plus à prouver. On ne peut pas en dire autant des tiennes, Princesse. Cette remarque est assez mal venue de la part de quelqu'un qui a aussi maladroitement plombé sa mascarade … Après tout, c'est grâce à toi que j'ai l'insigne honneur d'être parmi vous aujourd'hui. »

La lueur de défi qui dansait dans son œil valide, noir comme le désespoir, semblait avoir redoublé d'ardeur. Ses lèvres s'étirèrent davantage ; il ressemblait presque à un démon. Son outrecuidance n'était qu'une apparence trompeuse, bien entendu. L'illusion ne tenait qu'à un fil. Et c'était elle qui tenait la lame. Car, à dire vrai, il n'en pensait pas un mot. Il la savait capable. Il l'avait trouvée infiniment digne à la suite du rapt. Mais il n'ignorait pas que son orgueil était fragile, si facile à fissurer. Si elle n'avait pas lancé le premier assaut, si ses paroles n'avaient pas recelé toute cette violence sous couvert de boniments, peut-être les choses se seraient-elles passées différemment. Peut-être la conversation aurait-elle pu s'avérer plaisante. Mais l'opportunité avait été gâchée, et elle ne se présenterait sans doute plus. Ils étaient destinés à s'affronter toutes griffes dehors, inlassablement, tels deux animaux en cage. A se défier sans s'essouffler. Judas était autrefois un bonimenteur dans un monde criant de vérité. Un monde de désillusion, au sein duquel on exposait sa souffrance comme un trophée. Désormais, il n'était qu'un imposteur dans un monde rutilant, un monde d'artifices, où chaque allié se trouvait être un étranger. Il évoluait dans une sphère tissée de mensonges, désespérément à la recherche d'une once d'authenticité. Spectre était un mirage. Un songe enjolivé par ses membres. Un déséquilibre. Rien d'autre.

Trop accaparé par la joute acharnée qui l'opposait à Thamar, Judas remarqua à peine les prémisses de l'ouragan moribond qui s'apprêtait à déferler au sein des locaux de la caste des Médecins. La tension avait envahi les lieux, la rumeur s'était étouffée d'elle-même. Les médecins retenaient leur souffle tandis que des perles de sueur se formaient à la naissance de leurs tempes. Judas, quant à lui, jubilait intérieurement. Il s'était toujours délecté du frisson, du vertige provoqué par l'agonie. Une agonie qu'il ne tenait qu'à lui d'endiguer ; le médecin était un scelleur de destin. Le silence s'abattit subitement sur eux, comme le tranchant d'un couperet. Au loin, les claquements précipités de quelques dizaines de pas. Puis, des vagissements gagnant en clarté à mesure qu'ils se faisaient plus proches. La porte s'ouvrit sur la vague humaine, grouillante, frémissante. La nuée noire s'infiltra dans les locaux dans le plus grand des chaos, telle une catastrophe naturelle impromptue. Les plus estropiés furent transportés dans les salles d'opération, les autres furent installés sur les tables d'examination. Les médecins, gardiens du sort, se jetèrent dans la mêlée, gagnés par l'agitation ambiante. Judas considéra les moribonds avec un calme glaçant, hermétique à la hâte qui s'était emparée de ses congénères. Ses œillades avides étaient celles du chasseur insatiable en quête de la meilleure proie. Les individus qui demeuraient dans la salle centrale étaient ceux dont les lésions avaient été considérées superficielles – tout du moins en apparence. Si cela réduisait en quelque sorte l'intérêt du Traître, il n'avait ni l'assurance, ni la légitimé suffisantes pour oser s'introduire dans le centre des opérations. Alors il guetta des secondes durant, qui semblèrent une éternité à ses comparses. Finalement, il s'avança vers l'un des hommes qui, les yeux rivés au plafond, presque exorbités, semblait en proie à une sévère catatonie. La rigidité des muscles mettait en relief, sur sa poitrine, trois profondes lacérations sanguinolentes. L'iris de jais du Traître se posa sur un chariot non loin de là, sur lequel trônait bon nombre d'instruments médicaux, puis glissa de nouveau sur l'Impératrice, avec une sévérité caustique.

« Quelle est ton intention, Princesse ? Comptes-tu te rendre utile ? Ou peut-être souhaites-tu apprendre quelque chose ? »

Une aiguille entre les dents, il lui décocha un sourire plein de fiel.


2091 mots


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Thamar Hespel
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Ven 1 Juin - 14:53

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« La vengeance est-elle la meilleure réponse à un outrage ?»

Guillaume Musso



Son simulacre de sourire fanât comme disparaît une œuvre de sable à la marée montante. Lentement. La lueur d’amusement dans ses yeux s’assombrit. Son corps se tendit.

Comment. Osait. T–il ?!


Elle se redressa, lui faisant face ses yeux plantés dans les siens. Son regard harponnant celui du traître, leurs pupilles hétérochromiques se répondant. A la vision amusée en noir et blanc, répondait maintenant la froideur d’un métal fait d’or et d’argent. Telle des lames aiguisées parées de clinquantes et nobles couleurs, les yeux de la jeune Spectre transpiraient l’agacement… l’outrage.
Une sourde fureur contenue commença à gravir ses entrailles, semblant insuffler à son corps la force de détruire des armées. Au loin, tout proche, en elle, à son oreille, les voix avaient profité de l’occasion et revenaient alimenter la tempête se déchaînant en elle. Cet homme leur avait ouvert la porte… Pour qui se prenait-il ?!
La mâchoire serrée, son corps ne laissant pourtant rien paraître d’autre qu’une absence manifeste d’amusement, elle n’arrivait cependant que de justesse à dissimuler sa colère. Elle avait pourtant l’impression que chaque pore de sa peau laissait échapper les vapeurs de sa rage intérieure. Toujours cette impression maladive que sa peau était une membrane sporadique d’où transpirait chacun négativité qui l’habitait. Sa honte. Sa colère. Sa rancœur.

Etait-elle à ce point un livre ouvert à la face des autres ? Ne pouvait-elle pas maîtriser ses émotions ? Avoir des secrets ? Etait-elle réellement si indigne d’être une Spectre ?!

Elle sentit les doigts glacés de ses doutes l’enserrer. Tranchant avec la bouillante rage qui grondait en elle, elle se surprise à frissonner. Elle n’avait pas peur de lui. Elle avait peur d’elle-même.

Son combat intérieur lui sembla durer une éternité pourtant lorsqu’elle prit une longue et silencieuse inspiration, elle eût l’impression que le temps s’était arrêté et qu’il reprenait enfin son cours.

Elle ne devait pas le laisser avoir d’emprise sur elle. Jamais. Ni lui, ni personne. Elle seule devait avoir le contrôle de ses émotions… Comme si ce n’était pas déjà assez compliqué comme cela !

Elle se força à se recentrer. Tenta de relativiser. D’insuffler du rationnel et de la distance avec la gangrène qui tentait l’infecter de l’intérieur : C’est toi qui a commencée, tu devais t’y attendre. Assume. S’il n’avait pas répondu ainsi, c’est que tu avais fait le mauvais choix en en faisant un Spectre. Il cherche à te tester. Reste forte. Montre-lui que tu es au moins son égal et que tu n’es pas un fardeau. Montre-lui, que tu es Forte !

Elle inspira à nouveau et l’air semblait s’être allégé. Elle savoura cette bouffée revigorante et sentie son corps se détendre. Le volcan de son ressentiment c’était apaisé, les voix s’étaient à nouveau tapis dans l’ombre à la lisière de sa conscience. Elle voulue lui répondre, mais ne sût comment. Devait-elle faire son mea culpa ? Surenchérir ? Elle n’eût de tout façon pas le luxe de chercher plus longtemps, l’intérêt du Traître s’étant déjà tourné vers d’autres horizons. Il devait s’être satisfait de sa répartie et s’était penché sur un nouveau blessé.
Thamar le suivit du regard, le pauvre homme s’étant installé sur le lit d’une alcôve voisine. Son regard avait perdu de sa véhémence. Elle s’était adoucie et se sentait légèrement perdue. Comme en décalage avec la scène. Elle ne se sentait pas à sa place. Mais hésita à partir avant de se raviser. Si elle s’éclipsait maintenant, sa relation avec Judas serait à jamais tâchée de ce rapport de force… qu’il menait pour le moment.

Si elle laissait les choses ainsi, il la considèrerait sans aucun doute à jamais inférieure. Indigne du moindre intérêt. Et ses plans pour lui tirer tout ce qu’il pouvait lui apprendre tomberait à l’eau.

Alors quand il l’interpella à nouveau, elle en oublia l’ironie en filigrane qu’elle pouvait entendre. Elle en oublia de s’offusquer du semblant d’insulte qu’il venait de lui dire. Elle ne fît que saisir sa chance de rester dans la partie, en tentant une autre approche, plus diplomate. Elle n’avait pas dit son dernier mot et ne rentrerais pas chez elle la queue entre les jambes comme une petite fille meurtrie. Elle serait Forte.

« Je te rappelle que ma mère travaille ici et est connue pour ses talents. Je n’ai peut-être jamais pratiquée. Je n’ai peut-être jamais manifestée de don pour soigner les autres. Mais j’ai toujours su observer et apprendre. Tout ce que tu sais faire, j’en suis capable. »

Sa voix était ferme et assurée, absente d’ironie mais pas de défi, alors qu'elle s'était levée pour prendre place près de lui, les bras toujours croisés. Elle ne cherchait plus à piquer son ego et ne savais même plus à qui elle cherchait à prouver qu’elle était capable : à lui pour qu’il s’ouvre à elle… ou bien à elle-même ?



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Judas
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Sam 2 Juin - 13:29

« We must learn to regard people
Less in the light of what they do or omit to do
And more in the light of what they suffer »



Les râles s'élevaient en canon et parvenaient aux oreilles de Judas tels un chant funèbre. L'agonie sonnait comme le glas, comme la douce expectative de la mort. La Faucheuse se matérialisait en filigrane sous les paupières à demi closes. Il ne connaissait que trop bien ce sentiment. Fleurer l'échappée insidieuse de la vie. De l'espoir. Cet instant où le palpitant entamait une danse traînante, aspirant secrètement à l'inertie. A l'étiolement du corps qui s'ensuivait. Lorsque l'écharpe de la souffrance paralysait ainsi l'être, la mort était-elle une issue imaginable ? Judas se souvenait de ses jours d'asservissement. Il se souvenait de la résilience que développaient les malheureux conscrits. A ce stade, il n'était pas convaincu qu'ils pensaient encore à la mort. Il n'était pas convaincu qu'ils étaient encore capables de formuler la moindre pensée. La brisure avait vidangé leurs esprits. Ils ne constituaient plus que des enveloppes creuses, endurant sans douleur ni espérance la géhenne de leurs bourreaux. Des marionnettes sans rêves ni volonté. Des gouffres de vide au cœur de la tourmente. Seuls ceux dont l'esprit subsistait parvenaient à transcender leur condition. Malgré les sévices, malgré les injures. Ils étaient les véritables survivants. Si la mort venait à les emporter, ils ne se seraient jamais abandonnés au joug. Ils auraient conservé le trésor de leur identité dans le creux de leurs mains écorchées. La mort n'était pas une issue. Elle était, tout au plus, un néant qui venait nous arracher, par-delà l'abîme, à l'infime fragment de sens que constituait notre existence terrestre. L'homme qui se tenait sur la table d'examination, l’œil vitreux, était-il déjà parti ? S'était-il perdu ? Avait-il abandonné ? Judas fit glisser sa main de géant devant ses prunelles. Le membre à la surface mordorée se déroula comme un voile flottant. La marionnette n'esquissa pas le moindre mouvement. Pas l'ombre d'une réaction. Une carcasse arrachée à la matérialité du monde. Par quel impromptu miracle lui était-il possible de le ramener parmi les vivants ? De restaurer ce lien ineffable qui avait été si vaillamment sectionné ? Voilà une gageure qui l'amusait d'emblée.

Tandis que son sourire s'élargissait face à la perspective de se jouer de la mort, celui de Thamar s'était fatalement étiolé. Sa présomption périt sur le creux de ses lèvres. La superbe qui l'animait plus tôt sembla la quitter brusquement. Il sentait son regard de fer brûlant glisser sur lui, comme des milliers de lames affûtées. Le tranchant flattait son épiderme dans une doucereuse valse mortifère. Le Traître avait offensé l'Impératrice. Œil pour œil. A la dérobée, il lui jeta une œillade. L'Impératrice était en proie à ses propres tourments, en équilibre sur le fil vacillant de ses doutes. Soudainement, elle lui parut presque vulnérable. Une pointe douloureuse parcourut son cœur. L'espace d'un instant. Un bref instant aussi éphémère qu'un souffle, aussi éphémère qu'un battement. Les luttes qu'on menait avec le plus d'ardeur étaient contre nous-mêmes. Il ne le savait que trop bien. L'assurance n'était jamais un donné ; il fallait s'en saisir et ne jamais faillir à l'afficher. Thamar n'était pas comme lui. Son existence ne reposait pas encore sur le fondement de ses désillusions. Il lui restait tant d'utopies à abattre. Tant d'utopies sur lesquelles l'incertitude était en mesure de germer. Tant de rêves de grandeur et de gloire ... A cette pensée, un regret fourmilla le long de son échine, grouilla à l'intérieur de son ventre. Une image, d'abord indistincte, s'imposa violemment à son esprit. Les traits finement ciselés de son visage. Les iris céruléens qui luisaient d'une détermination sans faille. L'impérieuse beauté des boucles ivoirines. Daphnis. Lui qui domptait l'existence avec la grâce d'un prince. Avait-il jamais connu le doute, l'irrésolution ? Avait-il jamais agi autrement que par pur instinct ? Daphnis avait beau être une créature d'impulsion, Judas n'était pas sans ignorer qu'il avait, lui aussi, fomenté ses propres utopies. Des utopies à sa hauteur, bien entendu. Des utopies nées de la fange. Il l'avait même convaincu, lui, être veule, de partager, l'espace d'un instant, ces songes qui lui paraissaient n'être que folies. Il s'était laissé prendre au jeu du désir. Il avait souhaité autre chose. Et la déception l'avait pris à la gorge comme un animal carnassier. Plus jamais. Mais force était de constater que, chez l'Impératrice, il y avait quelque chose du Prince. Une vague ombre, qui ne demandait qu'à être tirée vers la lumière. Cette constatation lui retourna le cœur avec une violence qu'il n'avait pas expérimentée depuis longtemps. Lorsque la voix de Thamar s'éleva à son encontre, avec des inflexions adoucies, presque résignées, Judas la dévisagea comme si elle avait été un fantôme. Une bien belle hallucination. Son faciès demeura fermé un long moment, tandis que dans ses yeux brillait une lueur inexplicable. Une lueur presque avide. Il voulait voir le Prince en elle. Il voulait voir cette assurance indéfectible s'élever et dominer sa réalité. Encore une fois.

Son sourire revint comme s'il ne l'avait jamais quitté. Une pointe d'ironie au bord des lèvres, il lança un regard malicieux à son interlocutrice. L'espace d'un instant, il l'avait crue sur le point d'abandonner, et il était plus que satisfait de constater qu'il n'en était rien. Comme il se l'était figuré plus tôt, la résilience était la plus grande qualité des survivants. Mais il y avait quelque chose de différent dans sa démarche, presque une forme d'amertume, de désespoir, qui suintait à travers son assurance présumée. Il étouffa un nouveau rire, mais cette fois-ci, plus qu'amusées, les trilles qui s'échappaient de sa gorge semblaient presque affectées. L'Impératrice s'infiltrait dans la tempête pour le rejoindre, pour s'accrocher à lui, de façon incompréhensible. Pourquoi ? Que s'évertuait-elle à prouver ainsi ? Était-il si important pour elle de conserver l'ascendant ? Il ne parvenait pas à saisir ce qu'elle cherchait à tirer de lui avec tant de hargne. Il ne cernait même plus véritablement la sincérité, ni l'insincérité de sa démarche. Bien entendu, il n'était pas crédule. Il foulait le territoire de Spectre, après tout. La finalité de l'Impératrice consistait à tordre ses perceptions pour mieux l'assujettir. Pour mieux faire de lui son pantin. Il n'en doutait pas une seule seconde, et cela le terrorisait. Ce nouveau monde dans lequel il évoluait était encore hostile et inconnu. Chacune de ses décisions, chacune de ses paroles, devaient être évaluées consciencieusement. Partout, à l'angle de chaque corridor, rôdait la menace. Le chasseur prêt à creuser des sillons sur sa peau déjà lacérée par le temps. Le juge prêt à condamner le moindre de ses écarts. A l'instar de Thamar, Judas vivait dans le doute, mais un doute d'une consistance bien différente. Il n'avait d'autre choix que de remettre en cause le plus infime de ses comportements pour espérer prospérer dans ce milieu implacable. Dompter les impulsions qui vivotaient dans ses entrailles, mesurer les mots acérés qui s'échappaient de ses lèvres entrouvertes. Spectre ne le soumettrait pas.

Judas tira le chariot vers lui, sans rien répondre dans un premier temps. Parfaitement immergé dans sa tâche, il ne jeta pas un regard à l'Impératrice pendant de longues minutes. Il étudia la plaie scrupuleusement, analysant sa forme et sa profondeur. Les lacérations parallèles, probablement l’œuvre des griffes d'un Rakuen, ne semblaient pas tant résulter d'une estocade que d'un effort pour maintenir l'être humain à terre, immobile. Un sillage sanglant tapissait le ventre de l'homme ; celui du Rakuen, ou celui d'un compagnon d'infortune, Judas n'aurait su se prononcer. Quoi qu'il en fût, le traumatisme avait été suffisamment féroce pour marquer à jamais l'esprit du moribond. De quoi avait-il bien pu être témoin pour que son âme se départît ainsi de son enveloppe ? L'expédition progressait lentement à travers la montagne, le bruit de leurs pas lourds étouffés par la poudreuse. De leurs regards perçants, les prédateurs avaient, au loin, identifié les figures humaines mouvantes. Des cibles vulnérables, en nombre suffisant pour sustenter la meute entière. Elles s'étaient lestement infiltrées à travers le blizzard, et avec une vélocité surréaliste, avaient fondu sur le groupe. Le moribond, progressant au milieu des rangs, avait été de prime abord épargné par l'assaut. En revanche, il avait assisté au carnage depuis les premières loges. Le corps de nombre de ses compagnons fut lacéré sous ses yeux, leur épiderme déchiré, leurs os brisés, leurs entrailles se répandant sur la surface immaculée. Le visage de l'un de ses frères fut comprimé entre les mâchoires de la bête. Méconnaissable. Il expira dans un borborygme inhumain. Le spectacle lui fit perdre pied. Son corps, lourd de désespoir, s'écrasa dans la neige. Le sang de feu son compagnon maculait ses nippes. La bête se tourna vers lui, ses yeux avides l'engloutirent dans son entièreté. Il s'approcha dans un mouvement hallucinatoire, enfonça ses griffes dans sa poitrine afin de prévenir sa fuite. Trois lacérations nettes. Les crocs approchèrent sa gorge. Le conglomérat approximatif de chair que constituait le visage de son compagnon était imprimé sur sa rétine. Son esprit vira au blanc.
Voilà ce que Judas se figurait de la scène. L'Entité avait sûrement empêché sa mort. Peut-être même s'était-il sacrifié pour lui permettre de vivre. Un acte vain étant donné que l'homme ne vivait déjà plus. Plus vraiment. Il pouvait tenter de remédier à cela, le défi était alléchant. Mais dans l'immédiat, l'important était de stopper l'hémorragie. Judas s'arma d'une compresse stérile, qu'il apposa sur la poitrine du moribond, tout en maintenant une pression régulière. Une fois le sang absorbé et la plaie asséchée, il souleva légèrement le corps. Le poids du vide le frappa ; l'esprit avait cette incroyable capacité d'alléger considérablement l'enveloppe humaine. Finalement, il réalisa un bandage autour du torse, puis replaça le corps sur le dos.

Son œil valide se posa sur Thamar. Elle avait toujours su observer et apprendre, avait-elle laissé entendre plus tôt. Lui aussi, après tout. Il avait appris les rudiments de son Art des Aiguilles par pure mimesis, dans un premier temps. Il savait respecter un esprit d'analyse aiguisé. Après avoir laissé les paroles de l'Impératrice mûrir dans les tréfonds de son esprit pendant plusieurs minutes, la voix brisée de Judas s'éleva à son tour :

« Eh bien, prouve-le moi. »

Il poussa le chariot dans sa direction avec un sourire provocateur, dans lequel on pouvait lire néanmoins une pointe de bonhomie. Les locaux de la caste des Médecins constituaient un vaste champ de bataille. Il ne lui restait qu'à choisir sa victime.


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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Jeu 16 Aoû - 12:00

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« Ce n'est point par la peur, c'est à force d'audace, qu'on parvient à monter à la première place. »

Publilius Syrus



Elle ne pouvait plus reculée. Acculée face à son audace, elle ne pouvait qu’assumer ses mots, assumer son envie irrépressible de prouver sa valeur, même à cet instant… ou bien elle pouvait se défiler.

Comme si fuir ou échouer, étaient des options !

Non, définitivement, elle ne pouvait faire marche arrière.

Thamar bomba le torse d’une profonde inspiration, cherchant autant à inspirer la confiance en soi qu’à la chercher désespérément. Elle ne savait pas où elle m’était les pieds. Elle savait simplement qu’elle devait avancer. Au final… peut-être cet instant résumait-il bien le chemin que sa vie s’apprêtait à prendre.

Elle lança un dernier regard déterminé à Judas, retroussa les manches de sa blouse colorée au tissu impeccable et se dirigea d’un pas assuré vers un blessé qui s’était installé sur un lit libre, non loin d’ici. En arrivant à son chevet, elle pût affirmer un diagnostic simple et sans appel : le pauvre bougre n’était pas beau à voir. Il se tordait de douleur en tenant comme il pouvait sa jambe meurtrie laissant échapper de petites plaintes sourdes. Deux déchirures barraient son bas et entre les ouvertures du tissu l’on pouvait voir discrètement deux horribles plaies à la fois longilignes et abstraites. Une des bêtes ayant attaquées l’expédition avait dû attraper la jambe du pauvre homme et tenter de le trainer, laissant dans sa chair les stigmates faites par les griffes du prédateur.

Elle n’avait jamais réellement opérée qui que ce soit. Mais elle ne mentait pas quand elle disait avoir longuement observée sa mère pratiquer son art. Elle y avait trouvée des similitudes avec d’autres pratiques, d’autres disciplines et avait assimilée ce qu’elle avait pu des gestes élémentaires. La connaissance de l’anatomie humaine étant souvent connue de près ou de loin par la plupart des membres du Spectre, elle était persuadée d’y arriver.

Elle ne saurait sûrement pas quelle dose de quelle substance donner au jeune homme pour soulager sa douleur, mais elle pourrait au moins sauver sa jambe. Elle le savait.

Elle rapprocha prestement une table métallique sur roulette qui traînait non loin. Dessus était disposé une série d’outils médicaux standards. Attrapant une paire de ciseau à tissu, elle se mit à découper rapidement autour des zones déchirées de son pantalon afin de dégager la zone meurtrie. Les deux plaies béantes étaient encore plus impressionnantes à regarder maintenant. Resserrant son emprise sur ses doutes, se rappelant qu’il ne s’agissait pas d’essayer, qu’il ne s’agissait pas d’une tentative, mais qu’elle devait sauver cet homme, Thamar déglutit fortement et se força à analyser la situation. Sans cela, elle prouverait une fois de plus son incompétence… et son patient mourrait… ça aussi évidement.

Elle attrapa une pièce de cuir rappelant un maure et l’approcha du visage du blessé.


« Mord fort là-dedans et ne bouge pu ta jambe, compris ?! »
lui lança-t-elle, son regard sans appel plongé dans le sien.

Le jeune homme la regarda interloqué, oubliant un instant la douleur qui l’asseyait, le temps que son cerveau traite l’information au milieu du tumulte des événements. Il finit par s’exécuter, ne trouvant rien à redire.

Elle attrapa une bouteille emplie d’une solution désinfectante puissante, une large bande de tissu propre et commença à nettoyer les plaies. Le blessé se tendit immédiatement au contact du liquide contre sa chair déchirée, le son de ses hurlements étouffé par sa mâchoire contractée.

Une fois les bords des blessures bien visibles, elle pût mieux jauger les dégâts. Les plaies étaient de longue déchirures dans la chair, impressionnantes mais moins profondes qu’elles n’en avaient l’air. Le jeune homme avait échappé au pire. Elle n’avait pas besoin d’intervenir à l’intérieur et n’avait qu’à le recoudre pour tenter d’arrêter l’hémorragie. Et ça, c’était dans ses cordes ! Elle ne perdit pas un instant et en attrapant fil et aiguille, commença et suturer les balafres.


Elle avait toujours été plutôt habile de ses mains. Et l’apprentissage de la couture était un passage obligé lorsque l’on vient d’une famille comme la sienne. Il fallait bien rassurer les aînées et avoir un sujet de discussion avec les jeunes filles des autres familles de la noblesse Spectre.

Penser à ce monde hors de la réalité commença à l’irriter et elle se força à penser à autre chose pour ne pas risquer de blesser encore plus son patient en fulminant. Au final, elle rabattue toute sa concentration sur lui ; recoudre un homme s’avérant plus délicat que son optimisme ne le laissait penser. Elle serra les dents pour oublier les hurlements étouffés de l’homme, maudissant son incapacité à lui fournir quoi que ce soit pour l’anesthésier et finit par poser le dernier point.
Coupant le fil, bandant sa jambe de linge médical propre, elle observa un instant l’homme, assommé par la douleur et encore vaguement conscient. Le jugement stable, elle expira longuement, tentant de cacher son soulagement derrière son masque de confiance, sans pour autant arriver à retenir son regard de glisser jusqu’à ses mains pleines de sang.

Je l'ai fait !

Reprenant contenance un bref instant après, elle releva ses yeux pour chercher le regard de Judas, guettant une réaction, une remarque ou un geste.



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Judas
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Ven 31 Aoû - 10:12

« Slowly I am withering
A flower deprived of sun
Longing to belong to
Somewhere or someone. »



Les doigts de Thamar traçaient dans l'air des idéogrammes complexes, vestiges d'un langage perdu que seuls les thaumaturges étaient en mesure de reconnaître. Des miracles dans le creux des paumes, ils fendaient la tourmente. Inébranlables piliers de ce monde. Des miracles … La Moire maniait le fil avec une adresse mesurée, tissant sur la peau les stigmates d'un destin incertain. Au gré de ses gestes, l'abîme se refermait peu à peu ; les deux horizons inatteignables se rejoignaient finalement, s'entremêlaient dans le cours d'une vie possiblement retrouvée. Les perles carmin maculaient la surface d'albâtre, luisant sous les étincelles des flambeaux. Fixement, il scrutait les traits de son visage, cette expression changeante qu'elle tentait ardemment de maîtriser. Le froncement de ses sourcils, léger, presque imperceptible ; l'affaissement d'une branche sous la brise. Le tremblement de ses lèvres mourait sous la poigne implacable de sa détermination. Dans ses yeux s'agitait une lueur qu'il peinait à identifier, enchevêtrement d'appréhension et de conviction. Sous la lumière tamisée des flambeaux, son visage, aux traits si durs, si doux à la fois, semblait être une balise pour l'humanité. La blondeur de nacre de sa chevelure renvoyait mille et une couleurs. Il était aveuglé. Jamais il ne brillerait de la même façon. Seule l'ombre le guettait, insatiablement.

La valse passionnée de Thamar l'invitait à son tour à l'action. À son insu, un étrange sourire s'était glissé sur ses lèvres, une tiédeur avait envahi ses entrailles. Une paix momentanée. Alignant l'amplitude de ses mouvements sur celle de l'Impératrice, Judas se tourna vers son propre patient. L'homme siégeait dans les limbes, ses yeux aveugles à la vie ne recelaient plus aucun feu. Ses dents se serrèrent sur l'aiguille entre ses lèvres. Son œil valide se plissa tandis qu'il tentait de visualiser le flux qui le traversait. Une énergie invisible, s'écoulant au creux de ses veines. Quelque part, le lien avait été rompu ; il était de son devoir de le restaurer. Devoir, non … c'était un défi à sa hauteur. Un affrontement au sein duquel il était le principal antagoniste. Une lutte de lui-même contre lui-même. Une preuve.

Il empoigna une aiguille entre deux doigts. L'objet était presque invisible. Un souffle inexistant. Ses mains parcoururent le corps sans vie, à la recherche d'un indice, d'une ouverture. Il sentait sous ses doigts palpitations et tressaillements erratiques. Les muscles, mécaniquement, se bandaient sous ses impulsions. Ses paupières se déroulèrent un instant, une perle de sueur roula le long de sa joue. Des ridules se formèrent au niveau de ses tempes, à mesure que la grimace creusait davantage de sillons sur sa peau. Il se mordit la lèvre. Sans qu'il s'en rendît compte, une goutte de sang vint s'écraser contre le sol. La réalisation le frappa comme la foudre. Il ouvrit les yeux. Sa posture avait soudainement retrouvé de son allant. Son œil valide roulait dans son orbite, glissant de part en part du corps inanimé. L'euphorie palpitait au fond de lui comme un métronome. La pression de ses doigts s'affermit sur l'aiguille. Il introduit la première au niveau de la nuque, sous l'oreille. La pointe s'infiltra sous la peau sans peine. Le corps frémit imperceptiblement. Il l'avait senti, il l'avait vu. Ses doigts se murent avec une spontanéité fulgurante. Sa danse répondait à celle de Thamar ; tous deux interprétaient un ballet à l'unisson. Leurs pas soigneusement en phase, animés par la même ivresse. La deuxième aiguille, à proximité de l'aisselle. La troisième, la quatrième … Les convulsions progressives lui indiquaient la marche à suivre. Il s'était emparé du flux, il en éprouvait toute la matérialité. Il le domptait comme on charmerait un Dolken, comme possédé par une force supérieure. L'ultime aiguille effleura la plante du pied, la lame s'insinua dans la chair. Il jaugea le visage de son patient, guettant une réponse, une réaction. Guettant la victoire. D'impérieuses secondes s'écoulèrent alors qu'il retenait son souffle.

Les iris tremblèrent, se fixèrent sur lui.
Pour la première fois, ils identifièrent sa forme.

Pour la première fois, il le voyait.

Le faciès habituellement si sombre de Judas s'illumina momentanément. Une vision miraculeuse. Le patient cligna des yeux, comme face à un mirage, une hallucination réconfortante. Une forme de soulagement salvateur put se lire un instant sur ses traits, puis il sombra dans le sommeil. Judas resta un instant interdit, troublé par son triomphe. Près de la table d'examen se dessina la silhouette indistincte de Thaddeus, qui l'observait avec la fierté d'un père. Lui qu'il avait autrefois tant admiré. Lui qui l'avait privé de ce qu'il lui restait d'espoir. La forme du père se couvrit d'ombre, se morcela sous ses yeux. Seul demeura son visage, défiguré par le cauchemar. Les immenses cavités vides de ses yeux l'engloutirent, sa voix résonna depuis les entrailles de la terre.

IMPOSTEUR.

Judas esquissa un mouvement de recul. La masse de ténèbres s'était évaporée. Avachi sous le poids de sa solitude, il lança une œillade à Thamar, qui sectionnait la dernière partie du fil, finalisant son œuvre. Leurs regards se croisèrent. Comme si elle guettait de sa part un signe à travers l'immensité du vide. Il lui sourit. Tout du moins ce qui ressemblait à un sourire. Un rictus tordu par un sentiment étranger. Amertume. S'approchant d'elle avec flegme, il lui tendit un tissu humide. Le sang ne pouvait tarir l'albâtre plus longtemps. Il posa une main lourde de ressentiment sur son front. Tous deux étaient victorieux. Mais la victoire était de courte durée. D'un œil circonspect, il examina le travail de l'Impératrice. L'espace d'une fraction de seconde, une lueur de bienveillance vint animer l'obscurité de son œil valide.

« C'est du beau travail, Princesse. »  Il s'interrompit pour s'adosser contre un mur, et se laissa glisser jusqu'au sol, éreinté. « Mais je n'en avais jamais douté. »

Laissant sa tête reposer contre la surface glacée, son regard se perdit dans les flammes des luminaires. Il lui semblait que des silhouettes minuscules dansaient à mesure que les langues de feu s'élevaient. Des êtres piégés dans la lumière. Il considéra Thamar un instant, et la réflexion lui arracha contre son gré un sourire. Sans animosité, il lui fit signe de prendre place à ses côtés. Elle qui ne saurait faillir, peut-être pouvait-elle le sauver des bas-fonds au sein desquels il vivotait péniblement. Le sauver de l'Imposture.

« Je me pose souvent la question. Et il me semble que mon esprit ne sera pas tranquille tant que je n'aurai pas obtenu une réponse. » Son timbre rocailleux cherchait un équilibre entre la fermeté et l'indécision. Les inflexions de sa voix mouraient avec le crépitement des flammes. Il s'assura que personne n'était en mesure d'ouïr leur conversation et poursuivit : « Pourquoi ? Pourquoi avoir … fait ce que tu as fait pour moi ? Que cherchais-tu à accomplir ? Je doute que ce fût une démonstration de mansuétude de ta part. Alors quoi ? Tu avais besoin d'un pantin pour accomplir quelque sombre dessein ? Ça ne peut pas être aussi simple. »

Il ne la regardait plus. Il ne regardait plus rien. Son expression s'était tarie malgré lui. Sur ses traits se lisait une fatigue existentielle incommensurable. L'Imposteur s'offrait sans défense à l'hostilité du monde.


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Thamar Hespel
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Mar 4 Sep - 10:49

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« Une bonne confession, vaux mieux qu'une mauvaise excuse»

Jean Hamon




« C'est du beau travail, Princesse. Mais je n'en avais jamais douté. »

La tension de Thamar se détendit imperceptiblement, mais elle, eu l’impression que l’on retirait en toute hâte une montagne de ses épaules. Son port de tête avait beau rester remarquablement droit, son esprit bouillonnait et les mots lui manquaient.

Elle se surprit elle-même, à comprendre qu’elle avait cherché l’approbation de Judas, qu’elle l’avait guettée. Elle qui pensait pouvoir avancer à la seule volonté de se dépasser elle-même, avait eu besoin que son travail soit reconnu… et les mots de l’homme à l’œil vitreux avaient tracés leur chemin droit dans son ego… et plus loin encore. Surprise, joie, satisfaction, fierté… orgueil ? Beaucoup de choses se mêlaient en elle et elle n’arrivait plus à distinguer la véracité de ses sentiments, le sens de ses pensées. Elle n’arrivait même pas à se souvenir de la dernière fois qu’un compliment l’avait atteinte ainsi.

Pendant que la jeune femme tentait de démêler les méandres de ses questionnements introspectifs, le Traître s’était assis au sol, adossé au mur comme las d’un combat trop long mené par un soldat ayant trop combattu. Elle le suivit du regard, attentive, sa garde baissée, comme si le lien qu’ils avaient partagé pendant un instant, lorsque deux vies étaient entre leurs mains, n’était pas tout à fait étiolé. Il lui semblait même que Judas tenait le bout de ce lien, comme une corde se déchirant au fil des minutes par un fossé trop grand, mais refusait de la lâcher.
Elle l’écouta poser ses questions, gardant le silence. Sans briser son mutisme, la jeune spectre vint prendre place aux côtés de son confrère. Pendant de longues secondes, son regard se perdit ailleurs, fixant le fond de la salle sans vrai voir ce qu’il se passait. Elle ignorait qu’à côté d’elle, Judas était isolé du monde, lui aussi. Elle finit par ouvrir les lèvres, pour les refermer. Il s’était livré… elle s’ouvrait à elle. C’était ce qu’elle voulait, mais soudain, la peur d’ouvrir une fente de le masque la paralysait. Le Spectre était information et l’information était son arme. En se dévoilant à lui, elle faisait un pari. Elle lui confiait des balles portant son nom.

Mais il s’ouvrait. Il avait sans doute beaucoup plus à perdre à la laisser entrer qu’elle a le faire. Alors sa bouche se rentrouvris et, le regard toujours perdu dans un monde qu’elle seule voyait, elle tenta d’être honnête avec celui dont elle avait changé le destin. Et avec elle-même.


« Tu as raison. En partie. »
Commença-t-elle.
« J’aurais pu te laisser assumer tes actes lorsque mon père mis ta vie entre mes mains. Après tout, la pitié pour ceux de l’extérieur n’est pas franchement quelque chose que nous cultivons au Spectre. Mais… je ne sais pas, j’ai ressenti tout un tas de choses à cet instant, qui m’ont fait choisir une autre voie. Je ne te connais pas. Je ne connais même pas le nom que tu avais avant de nous rejoindre – bien qu’ici, ça n’est pas grande importance. Mais j’ai senti en toi, l’âme d’un Spectre. Nos préceptes te semblent peut-être obscures, voir cryptiques de ce que j’ai pu voir de tes réactions depuis ton arrivée. Mais je suis persuadée au fond, que tu n’es pas né au bon endroit et que ta place à toujours été parmi nous. »


Elle marqua une pause, le temps de se préparer à l’autre face de la vérité.


« Et puis… il y a le reste. Si parmi nous, chacun à sa philosophie, ses propres façons de faire ou de penser… je n’avais jamais rencontré quelqu’un à la fois si sombre et si tourmenté. Le poids du monde suinte par les pores de ta peau. Pas comme un voleur, dérobant les biens des défunts. Pas comme un tueur, fondant sur sa proie sans remords. Pas comme un homme refusant une vie qu’il n’a pas choisie. Mais comme une âme chamboulée, malmenée, brisée… En te regardant, j’ai l’étrange vision du monde avalant un homme, le mastiquant avec application avant de le recracher car malgré tout ce qu’il lui a fait subir ainsi, son goût ne lui plaît pas. Je voulais comprendre pourquoi je ressentais cela. Je voulais m’en approcher et voir… si ces blessures pouvaient m’apprendre quelque chose sur le monde monstrueux les ayant infligés. Je ne veux savoir tout ce que je peux sur cette créature qu’est la vie, pour la dompter un jour. Car je sais que je trouverais un moyen de la faire mienne. »


Sa respiration était profonde, presque sonore. Ses yeux quittèrent le monde chimérique dans lequel ils s’étaient perdus pour se tourner vers Judas, le regard calme, le visage neutre… et la voix tout autant.


« Je ne m’excuserais pas d’avoir fait ce choix. Quand bien même tu haïrais ta vie ici. Car je pense sincèrement, que je t’ai sauvé la vie. Haïe-moi si tu le souhaites, cela ne changera pas mes convictions. Et si je devais le refaire, je choisirais la même issue. »





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Judas
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Jeu 6 Sep - 10:46

« Unaware of yourself
Who you are and where you're going
Only living, only breathing
Losing all sense of time »



Le cœur du Traître fut pris d'un frisson lorsque la voix de cristal de l'Impératrice s'éleva enfin, venant suspendre le cours du temps tel un chant funèbre. La régularité de la mesure vint l'envelopper comme une enveloppe d'épines, réconfortante et déchirante à la fois. Sur son épiderme, la caresse à peine perceptible d'un souffle qui faisait vaciller les flammes. Son regard se perdit dans le lointain. La pierre se fondit dans le vague. Une masse informe, indistincte. Un espace au sein de l'espace. L'horizon avait la couleur des mots de Thamar. Syllabes assassines, articulées avec la plus effroyable délicatesse. L'éloquence moribonde de l'Impératrice lui vrillait l'esprit et la poitrine. Avec une minutie calculée, elle redéfinissait l'ordre au sein de son chaos. Le Monstre heurta les barreaux de sa cage ; de ses babines retroussées s'écoulait un liquide fumant et visqueux. L'ultime sentence s'abattit comme un couperet. Les blessures, savamment déguisées, voilées par le cynisme et la dérision, s'entrouvrirent peu à peu. Goutte à goutte, le sang versé s'écoula jusqu'à sa mémoire. Recroquevillé au cœur de son écrin de ténèbres et de néant, l'enfant égrenait les perles de sa solitude. L'espace d'un instant, le silence se fit. L'espace d'un instant, ses paupières se déroulèrent sur une pénombre familière.

TA PLACE A TOUJOURS ÉTÉ PARMI NOUS.

Les paroles déformées par le timbre méphistophélique de la Bête. Les paroles éructées dans un hurlement infernal. Une convulsion astreignit son corps ; la douleur se propagea comme l'étreinte d'un parasite, tétanisant le moindre de ses membres. Ses inspirations se faisaient plus longues, presque souffreteuses. L'asphyxie le poussa à porter une main sur sa poitrine, et les serres pénétrèrent le tissu sans crier gare. Il vit son corps chuter, écrasé par le vide, puis s'enfoncer dans la surface d'encre poisseuse. La souillure l'embrassa, s'insinua dans le moindre pore de son épiderme. Il vit sa silhouette sombrer inlassablement, inexorablement. L'abîme infini l'entraînait par-delà le temps, par-delà l'espace. Mensonge. Tout n'était que mensonge. Les mots criblèrent sa chair comme autant de lames d'Azuris. Il n'avait sa place ni ici, ni ailleurs. Trop indécis pour mettre fin à son errance acharnée. Trop lâche pour choisir la mort. Il était l'Hécatonchire, banni à jamais dans les ténèbres, condamné à une existence de lutte vaine. Trop monstrueux pour être aimé. Il était le Traître, mais avant tout le Trahi. Le bourreau, mais avant tout le martyr. Des formes indistinctes émergèrent de l'ombre, comme autant de fantômes oubliés. Les ongles de Delilah égratignant sa chair. La poigne parjure de Thaddeus, arrachant de ses mains son dernier vestige d'espoir. Le faciès de cire de Daphnis, abandonné au néant. Les silhouettes qu'il avait lui-même, à son tour, abandonnées au néant. Une amère et injuste vengeance. L'humanité était un fléau parmi lequel il se contentait de vivoter. Plus jamais il n'aurait sa place. Les illusions lui avaient été dérobées il y a bien longtemps. Son œil valide s'attardait sur Thamar, tandis qu'il dodelinait presque imperceptiblement de la tête, s'attelant péniblement à paraître imperturbable. Si elle venait à prendre conscience des tourments qui remuaient ses entrailles, elle aurait tôt fait de se les approprier, de se jouer de lui comme on regarderait un animal agoniser, sans état d'âme. Pourtant, quelque part au fond de lui, une étincelle avait été ravivée par les propos de l'Impératrice. Insensiblement, elle pouvait attiser le feu qui, autrefois, l'avait animé. Mais il ne savait rien de l'étincelle, trop aveuglé par les mânes de son désespoir. Il ne savait rien de la parcelle d'espoir qui, dans les méandres de son être, subsistait douloureusement.

Lorsque Thamar reprit les paroles, les mots ne l'ébranlèrent pas moins. Du coin de l’œil, il guettait les expressions qui venaient habiller son visage sculptural. Mais il ne parvenait guère à se saisir de l'essence de l'Impératrice ; elle ne lui renvoyait qu'une assurance tiède et pondérée. Et pourtant, le moindre son s'échappant de ses lèvres lui transperçait la poitrine comme la pointe d'une lame. Sa lucidité lui glaça le sang. À quel point son armure s'était-elle effondrée ? Dans quelle mesure était-il possible de percevoir les insuffisances, les défaillances parsemant la surface de métal ? Il se sentait mis à nu, vulnérable. Il fixait désormais son interlocutrice avec l'intensité d'un fauve, guettant la moindre ouverture, le moindre déséquilibre. Mais, comme face à un miroir jumeau, il ne perçut que sa propre misère. Sa propre faiblesse mise au jour, exposée aux yeux de tous. Phrase après phrase, les pinceaux de Thamar ébauchaient l'aquarelle délavée de son existence. Le portrait honteux d'une créature difforme, se traînant dans la fange. Ce qui, plus tôt, l'avait ébranlé comme une cajolerie vipérine le mit finalement en rage. Le Monstre à l'intérieur de lui le consumait de ses flammes impérieuses. Quelle erreur de s'être laissé songer, ne serait-ce qu'un instant, à la main salvatrice de l'Impératrice … Quelle horreur de s'être autorisé un tel transport de naïveté … Thamar ne le sauverait pas de l'Imposture. Elle le livrerait aux apparences sinueuses et fallacieuses de Spectre, à jamais enchaîné à ses prétentions souveraines. Il n'était qu'un animal de laboratoire, que l'on observait avec attention pour en comprendre les moindres intrications. Elle souhaitait qu'il lui susurre sa souffrance, pour mieux saisir ce monde impitoyable qui l'avait vu naître. Elle n'avait que faire de ses états d'âme. Il n'était pas digne d'empathie. L'altruisme n'existait pas.

Elle ne le sauverait pas.

Il aurait dû savoir que la réponse le détruirait. Il aurait dû le savoir au moment où ses lèvres s'étaient honteusement entrouvertes. Car désormais, il se sentait baigner dans sa propre bassesse, dans l'océan noirâtre de sa désillusion. Son indicible colère aurait pu le mener à sa perte, mais il refréna les ardeurs du Monstre. La main invisible vint se poser sur l'encolure d'ombre, et les deux yeux d'orage se plantèrent dans les siens. Contre toute attente, au-delà de la rage, il put y lire de la tristesse. Son œil valide et tremblant toujours posé sur la silhouette si proche et à la fois si lointaine de l'Impératrice, l'émotion de Judas s'était étiolée. La voix de son interlocutrice s'était muée en un bruit blanc, dont il parvenait à peine à reconnaître les syllabes. Seul demeurait sur son faciès le sentiment du vague de l'existence. Lorsque Thamar acheva sa harangue, elle posa ses yeux d'or et d'argent sur lui. Le regard le brûla comme la flamme aurait consumé les ailes de papier de la phalène. Il détourna les yeux presque aussi rapidement. L'opprobre lui entravait l'esprit. En quête de réconfort, il glissa une cigarette entre ses lèvres, sans pour autant l'allumer. Une extension de lui-même. Consciencieusement, il mit de l'ordre dans ses pensées. Il devait faire face. Faillir aurait été un aveu de faiblesse. La simple idée qu'elle pût s'emparer de son être véritable le tétanisait. Il était en mesure de réaffirmer ce qu'il avait compris plus tôt : la sincérité lui était interdite. Un sourire absurde vint tordre ses traits, tandis qu'un éclat de rire semblable à un feulement rauque s'échappait de ses lèvres.

« Dompter la vie, dis-tu ? Voilà une ambition d'envergure. Cela ne m'étonne guère de ta part, mais je crains que la tâche ne s'avère plus difficile qu'escomptée. Quelqu'un comme toi, qui a vécu dans l'isolation solidaire de Spectre depuis sa plus tendre enfance … Quelqu'un comme toi ne peut que rêver comprendre les aspirations des plus misérables d'entre nous. Bien sûr, ici, au sein de cet écrin de mensonges, tes minauderies n'auraient aucun mal à te faire gagner quelques faveurs. Ici, la vie s'écoule comme un songe. Tout semble si irréel, artificiel presque … Et pourtant, au-delà de ces montagnes, l'humanité est pourrie jusqu'à la moelle. On ne peut espérer comprendre le chaos sans l'avoir vécu. L'apprivoiser, encore moins. » Son sourire s'élargit ; son œil valide brillait d'une lueur malveillante, égarée. « Mais soit, j'accepte la gageure. Je te donnerai un aperçu de mon chaos … Si en échange, tu me dévoiles les secrets de l'ordre qui règne en maître ici. »

Les inflexions démentes de sa voix s'étaient élevées en tremblant, et l'air de rien, il s'était levé avec la grâce vacillante d'un ectoplasme. Mimant une révérence avec dérision et gaucherie, son corps de géant sembla saluer l'Impératrice, puis entama une marche résolue jusqu'à la porte de sortie. À mi-chemin, il s'interrompit et considéra une dernière fois, du coin de l’œil, la silhouette éminente de Thamar.

« Tu as tort, cependant. Je n'ai pas ma place parmi vous. Et je dois avouer être tenté de te faire regretter ta présomption … Tous deux, nous serons le déshonneur de Spectre. »

Il la jaugea avec un sérieux glaçant avant de quitter les lieux.

Quelques minutes plus tard, après avoir emprunté mécaniquement le chemin qui le menait jusqu'à ce logis qui lui était étranger, Judas gisait une nouvelle fois à même le sol, le corps tapissé de cendres, le regard perdu dans l'inextricable vide qui le dominait. Sous l'emprise de la colère trop longtemps contenue, le mobilier avait été renversé, sans le moindre égard. Une bouteille brisée, dans un angle de la pièce, laissait s'échapper un liquide rubescent qui roulait le long des sillons du sol. Les paumes du Traître vinrent couvrir ses yeux. De ses phalanges émaciées s'écoulaient, goutte à goutte, des perles carmin.

IMPOSTEUR, répéta le Monstre.

Cette fois-ci, il ne put qu'acquiescer.


~ 1685 mots


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Thamar Hespel
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar Lun 17 Sep - 13:41

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«Rien n'est jamais perdu pour celui qui refuse l'échec.»

Frédéric Dard




Thamar le regarda quitter le bâtiment, comme un spectre quittant un champ de bataille. Accompagnant sa sortie, les échos de la souffrance résonnaient à ses oreilles sans qu’elle ne les entendent. Le parfum du sang et de la mort taquinait ses sens éteints. Son esprit tout entier était tourné vers l’homme qui disparaissait derrière les lourdes portes du centre de soin. Tournés vers ses mots, vers sa présence fantomatique qui s’attardait à ses côtés, bien après qu’il se soit levé.

Elle ne regrettait aucun de ses choix ; aucun de ses mots. Mais avait-elle choisis la meilleure voie ?

En un sens, elle l’avait mené à accepter ce qu’elle attendait de lui. Elle avait joué ses cartes et l’avait amené là où elle voulait. Sa famille serait fière.
Alors pourquoi sa salive avait-elle ce goût amer ? Pourquoi chaque respiration lui donnait-elle l’impression que sa poitrine croulait sous le poids d’un tapis de clous ?

Elle ne lui avait pas menti en s’ouvrant à lui. Elle pensait avoir fait le meilleur choix possible en le menant au Spectre. Mais peut être ses intérêts personnels et le meilleur choix rationnel… allaient contre la volonté de cet homme. En cet instant, une question nouvelle venait éclairer le visage de ses aspirations : le Spectre était-il dans le vrai ?

Cette simple question ébranlait son monde. Bien plus que tout ce qu’elle avait pu se dire au sujet de son peuple. Bien sûr, sa famille était à elle seule, un contre-pied d’un pan de la culture du Spectre. Bien sûr, elle reniait certains courants de pensés de ce dernier.

Mais à ce moment, elle allait jusqu’à douter d’un des plus grands fondements du Groupe : le Spectre est en droit de guider les autres car ils ne sont pas en mesures de savoir ce qui est le mieux pour eux.

De voir Judas, cet homme brisé, ainsi ébranlé par une situation qui lui échappait ; par sa faute à elle… était-ce juste ? Etait-ce la bonne méthode ?

Son regard n’avait pas quitté les portes.
Elle se remémora les dernières paroles du borgne.

« Tu as tort, cependant. Je n'ai pas ma place parmi vous. Et je dois avouer être tenté de te faire regretter ta présomption … Tous deux, nous serons le déshonneur de Spectre. »

Si elle n’était pas prudente, il pourrait trouver le moyen de lui faire payer ses choix. Et, même si cela blessait son égo de l’admettre, Spectre ou pas, elle aurait fait preuve de présomption en pensant pouvoir vaincre son expérience par sa jeunesse. De la présomption… Etait-ce ce à quoi se résumait tous ses choix récents ? N’était-elle que vanité et égo démesuré ?
Ses voix intérieures sentant ses doutes ressurgirent, grattèrent à la porte de sa conscience, menaçant de l’assaillir. Elle se força à se calmer, disciplinant sa respiration lourde et douloureuse.
Mais les mots du Judas ne la laissèrent pas faire.

Il leur prédisait chute et déshonneur à tout deux. Etait-il sincère ? Avait-il un plan ? Ou avait-il simplement mis le doigt sur les peurs les plus intimes de la jeune femme ?
Et qu’attendait-il d’elle en lui demandant les secrets du Spectre ?

La tempête grondait en elle et menaçait à tout moment de semer la discorde dans ses pensées. Alors faisant fît des hurlements, de l’odeur, du froid, de sa gorge sèche et de sa poitrine comprimée : elle ferma les yeux.
Elle resta ainsi, dans un palais mental en chantier, à chercher le calme à défaut d’avoir des réponses à ses questions qui s’empilaient sans répit. De nombreuses minutes s’écoulèrent, le personnel la connaissant la laissait tranquille. Les autres, fautes de réponses, s’assuraient qu’elle était en vie, avant de s’occuper de retourner s’occuper des blessés de l’attaque.

Elle tentait de faire disparaître le monde autour d'elle mais il ne souhaitait pas le faciliter les choses. Elle finit par n'en plus tenir et se rouvrit à lui en hurlant, se prenant, tel un mur, les informations sensorielles auxquelles elle avait tentée d'échapper :


"LA FERME !"


Le bruit de son cri se perdis dans la pièce emplit de souffrance, mais les personnes les plus proches se tournèrent vers elle avant de bien vite l'oublier au milieu de l'effervescence.

Elle bouillonnait intérieurement.
L'impératrice ne pourrait pas avancer avant d’avoir revu Judas. Et à ce moment, il lui faudrait éclaircir les ombres planant sur ses certitudes…

Ou bien côtoyer cet homme détruirait-il à jamais le temple de ses croyances…



FIN.



747 mots
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Message(#) Sujet: Re: L'Imposture ♦ ft. Thamar

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